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OA/ELLCOME INSTiTUTE
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Coll.'
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No.
Par LE D'- J. SANARELLI
Directeur do l'Inslitut d'Hygiène expérimentale à TUaiversité de Montévidéo.
PREMIER MÉMOIRE
I
RÉSUMÉ DE NOS CONNAISSANCES SUR LA PATHOGÉNIE DE LA FIÈVRE JAUNE*
La fièvre jaune est une maladie dont la nature spécifique est
reconnue depuis longtemps, mais sur laquelle nos connais-
sances étiologiques et pathogéniques sont encore insuffisantes.
Ce n'est pas faute de remarquables contributions scientifiques.
La littérature, sur ce sujet, est très abondante, mais elle n'a
jamais pu encore interpréter d'une manière satisfaisante les
plus simples observations de la clinique, de l'anatomie patholo-
gique et de l'épidémiologie.
Ceci est dû à différentes causes, dont voici les deux princi-
pales : 1° la symptomatologie extrêmement obscure, compliquée
et protéiforme du tableau morbidô; 2° l'échec des tentatives
nombreuses, faites pour découvrir l'agent spécifique.
Le tableau clinique de la fièvre jaune présente un ensemble
de symptômes des plus variés qui s'accompagnent plus ou moins
régulièremeiif, et qui peuvent se résumer dans le type nosolo-
gique suivant, divisé d'ordinaire en trois périodes.
Ire période. — Après une incubation dont la durée varie de 2 à 4 jours,
apparaissent les premiers symptômes, qui sont généralement subits et vio-
lents. Le malade, ordinairement pendant le sommeil, est pris d'un frisson
i. Synonymie : typhus icteroïdes (\&[..), typhus amaril (franç.), fiebre amavilla,
vomito negvo (esp.), l'ebre amarclla (port.).
434 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (2)
plus ou moins intense, suivi d'une élévation rapide de la température
(40O-41O c).
Quelquefois cependant, les symptômes prémonitoires n'ont rien de carac-
téristique'; ce sont les signes hcibituels des maladies infectieuses, aiguës,
graves ; céphalée, douleur inlraorbitaire, lassitude générale, douleurs mus-
culaires, douleur épigastrique, nausées, vomissements et surtout racliialgie
intense.
En quelques heures, l'aspect général du patient devient très grave : la peau
est tantôt sèche, tantôt couverte de sueur; la face rougit, les yeuxs'injectenl,
les pupilles se dilatent et le regard devient brillant et ahuri comme celui
d'un homme ivre.
Une insomnie pénible et une agitation indéfinissable, angoisseuse, per-
sistante, surviennent accompagnées toujours d'une rachialgie spasmodique,
— le coup de barre des auteurs français, — et d'une oppression épigastrique
si gênante qu'elle jette le malade dans un abattement extrême, physique et
moral.
Une intolérance gastrique opiniâtre, accompagnée de nausées et d'une
soif ardente, précède de peu les désordres des fonctions digestives, qui se
traduisent d'abord par des vomissements alimentaires, puis muqùeux "et
enfin bilieux. La diarrhée se présente rarement et la constipation est la
règle. La langue est pâteuse et rouge sur les bords, les gencives tuméfiées
et saignantes, la muqueuse du voile du palais et du pharynx congestionnée
et enflammée. Les urines deviennent rares, très colorées et légèrement
albumineuses.
• Tous ces symptômes persistent et s'aggravent dans les deux ou trois pre-
miers jours, pendant lesquels la température atteint son maximum qui est
de 40o-41o, avec de très faibles rémissions.
C'est alors qu'apparaît ordinairement l'ictère, ainsi que ce qu'on appelle
le vomitonegro, lequel est dû aux fréquentes hémorragies gastriques.
2e période. — Vers le cinquième jour, il se produit un changement surpre-
nant de tous les symptômes :1a fièvre cesse; la ce'phalalgie, la rachialgie et
la myalgie disparaissent en même temps que la soif et la congestion des
muqueuses et delà peau, qui redevient douce et fraîche.
Le patient éprouve une sensation de bien-être insolite, redevient gai et
reprend l'espoir d'une prochaine guérison. Cependant la sensibilité épigas-
trique caractéristique et le vomissement ne disparaissent pas tout à fait, de
sorte que si le malade, après ce stade de rémission qui peut durer de quelques
heures à deux jours, n'entre pas franchement en convalescence, il passe à
la 3e période.
3e périoic. — Elle est caractérisée, en général, par l'élévation de la tem-
pératui'e et par urie aggravation rapide de tous les symptômes. .
La sensibililé gastrique et les vomissements augmentent, l'ictère devient
plus intense, le pouls, est filiforme et la peau est le siège de transpirations
extrêmement fétides.
Le malade est en proie à un abattement profond qui le rend inconscient;
a figure se décompose, des hémorragies incessantes se déclarent au nez;
aux intestins, aux oreilles, aux conjonctives, aux organes génitaux, etc.; la
(3) SUR LA FIEVRE JAUNE. 435
bouche est le siège d'uoe stomalile intense el l'anurie s'annonce avec d'hor-
ribles douleurs lombaires.
En même temps les vomissements de sang épuisent le patient qui bientôt
tombe dans le délire, auquel fait suite un collapsus croissant et irréparable,
spécialement caractérisé par l'abaissement de la température et l'affaiblisse-
ment du pouls.
Enfin le hoquet survient, le vomissement est presque continu, le malade
s'assoupit et meurt dans le coina ou en convulsions du cinquième au
septième jour de la maladie, en présentant un tableau final des plus épou-
vantables.
Tel est à peu près le type clinique ordinaire de la fièvre
jaune; néanmoins, comme il arrive dans toutes les maladies
infectieuses, ce type est susceptible de variations si infinies et
de complications si diverses qu'on peut dire que la fièvre jaune
n'est jamais identique à elle-même.
Les variations les plus fréquentes et les plus remarquables
qu'il convient de signaler, pour mieux comprendre certains faits
que nous aurons à étudier bientôt, sont les suivantes : 1°.]1 est
impossible de fixer un type thermique spécifique de la fièvre
jaune; 2° Victère peut se manifester dès le début, mais il peut
n'apparaître que pendant la convalescence et quelquefois très
tard; 3'' le vomito peut être précoce ou tardif, et, au lieu de deve-
nir hémorrag-ique, il peut rester bilieux pendant toute la mala-
die; 4° la mort, au lieu d'arriver du 5® au 1^ jour, peut survenir
dans les 48 heures (forme foudroyante), ou au contraire tarder
iusqu'au 10^ ou 12" jour.
Les complications les plus remarquables de la fièvre jaune
sont : la dysenterie, les parotidites, les abcès et les éruptions
furonculeuses qui apparaissent le plus souvent dans la dernière
période de la maladie ou au début de la convalescence.
Les rechutes sont toujours graves et elles peuvent se mani-
fester longtemps après le début de la convalescence. J'ai connu
Un cas où la rechute s'est produite après un mois.
Les récidives sont rares. Elles sont plus fréquentes après une
attaque lég-ère qu'après une grave, ce qui permet d'établir que,
la guérison obtenue, l'homme acquiert lentement son immunité
et reste, du moins pour un certain temps, parfaitement vacciné.
Au point de vue des lésions anatoiniques, la fièvre jaune peut
être considérée comme le type des wtt/afc stéatogènes, parce que
ce sont les lésions dégénéralivcs qui y dominent.
436 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (4)
En effet, voici les résultats de l'autopsie :
1° Dans les centres nerveux : deshyperhémies, des infiltrations
séreuses, une congestion violente et des hémorragies des
méninges et de la couche superficielle des organes cérébro-
spinaux, avec un maximum dans la portion dorso lombaire de la
moelle épinière, fait qui est rattaché par tout le monde à la
rachialgie, un des symptômes initiaux et les plus caractéristiques
de la fièvre jaune;
2° Dans ï appareil respiratoire : ecchymoses des plèvres et des
poumons, et parfois catarrhe aigu de la trachée et des bronches;
3° Dans Vappareil circulatoire : dégénérescence graisseuse du
myocarde, péricardite séreuse ou hémorragie ;
4° Dans Vappareil digestif : V estomac avec les signes d'une gas-
trite ai giie plus ou moins intense; Yintestin avec sa muqueuse
tantôt normale, tantôt hyperhémiée et même ulcérée dans les
cas de longue durée; le foie avec une dégénérescence graisseuse
plus ou moins intense et générale, comparable souvent à celle
qu'on observe dans l'empoisonnement par le phosphore ou par
l'arsenic, et qui produit dans l'organe cet aspect si caractéris-
tique qu'on a appelé de feuille morte, vienne cuir, peau de cha-
mois, etc. ;
5° Les ganglions mésentériques sont tantôt tuméfiés, tantôt pré-
sentant leur volume, leur aspect et leur consistance normaux;
6° Dans Vappareil urinaire : des néphrites aiguës plus ou
moins graves avec dégénération graisseuse des épithéliums
rénaux; la vessie, presque toujours contractée, parfois conges-
tionnée et contenant une petite quantité d'urine, habituellement
albumineuse, rarement hémorragique;
7° La rate est peu atteinte dans la fièvre jaune : elle garde
presque toujours son volume normal, ne présentant une légère
augmentation de volume que lorsque la maladie dépasse le
huitième jour. Ce fait acquiert une certaine importance diagnos-
tique, car il sert à établir une distinction radicale entre la fièvre
jaune et tout le groupe des fièvres paludéennes;
8° En ce qui concerne le sang, en plus de la considérable
dissolution globulaire et la variabilité de sa richesse en urée,
fdc 0,0o jusqu'à 3,87 0/0), l'attention est principalement attirée
par les hémorragies qui, par leur fréquence, leur gravité, et la
multiplicité des voies par où elles se produisent, constituent un
fait caractéristique de la fièvre jaune. Ces hémorragies peuvent
(5) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 437
avoir lieu : a) par les solutions de continuité ou par les surfaces
de la peau simplement dépouillée de l'épiderme; /;) dans l'épais-
seur delà peau intacte(pétéchies,pourpre, plaques violacées, etc) ;
(•) dans le tissu sous-cutané et intramusculaire; d) dans l'épais-
seur et à la surface des muqueuses externes (muqueuses oculo-
palpébrale, auriculaire, pharyngo-buccale, linguale, gingivale,
nasale, etc.); é) dans l'épaisseur et à la surface de la muqueuse
gastro-intestinale (déjections et vomissements noirs, forme
hémorragique la plus caractéristique de la fièvre jaune) ; f) par
les muqueuses urétrales, vésicales (très rare); g) dans l'épaisseur
et à la surface des séreuses, des méninges cérébro-spinales et
des divers organes parenchymateux.
En résumé, il n'existe donc aucune lésion véritablement
pathognomonique de la fièvre jaune. La même tendance, si pro-
noncée, àla dégénéralion graisseuse et à l'hématolyse, se retrouve
dans bien d'autres maladies (empoisonnement parle phosphore,
par l'arsenic, par l'alcool, fièvre typhoïde, typhus intermittent,
scorbut, etc.). Il convient de remarquer encore que les mêmes
altérations catarrhales de la muqueuse gastro-intestinale, les
érosions de la muqueuse gastrique, l'hyperhémie des méninges
et de certains parenchymes, bien que présentant dans la fièvre
jaune une importance spéciale, ne sont pas du tout particulières
à cette maladie, puisqu'on les observe dans beaucoup d'autres
états morbides, tantôt comme lésions initiales, tantôt comme
lésions secondaires.
Malgré cela, les altérations de la fièvre jaune donnent bien,
par leur ensemble, comme le dit M. Jaccoud, « un critérium
anatomique plus net et mieux défini que la plupart des maladies
infectieuses ».
Quel est le processus et l'agent pathogénique d'une forme
morbide aussi grave et aussi compliquée?
A une époque bien reculée, une opinion très accréditée parmi
les médecins attribuait la fièvre jaune aux influences malariques.
Peu à peu, on finit par admettre l'existence de quelque
microbe spécifique, à la recherche duquel se sont fatigués
vainement plusieurs bactériologistes.
11 serait absolument oiseux de discuter ici les résultats d^
ces études, dont la plupart sont négatives et fausses, et même
quelquefois fantastiques et paradoxales.
438 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (6^
Le D"^ C. Sternberg', de liallimoro, auteur de la contribution
éliologique la plus réconle, la plus riche et la plus méthodique
qu'on connaisse jusqu'à présent, déclare que le microbe spéci-
lique de la fièvre jaune est encore à trouver, et il affirme qu'on
doit reprendre ah inUio toute la question.
Néanmoins, d'accord avec la plupart des auteurs, et en se
basant non seulement sur les résultats négatifs fournis par
l'examen bactériologique des viscères et du sang, mais encore
sur le siège des principales manifestations morbides. M. Slenibmj
pense qu'il s'agit très probablement d'une infection locale, sié-
geant principalement dans Vestomac. C'est là que l'agent infec-
tieux, encore inconnu, élaborerait ces substances toxiques, dont
l'absorption par le sang donnerait lieu aux symptômes généraux
caractéristiques de la fièvre jaune.
II
RECHERCHE ET ISOLEMENT DU MICROBE SPÉCIFIQUE DE LA FIÈVRE JAUNE DU
MALADE ET DU CADAVRE
Mes premières recherches remontent au mois de février 1896.,
Ayant été appelé par l'Université de la République de l'Uruguay
pour établir et diriger l'Institut d'hygiène expérimentale de
Montévideo, un de mes principaux soins fut d'installer un petit
laboratoire dans le Lazaret de l'île de Flores, située dans le
fleuve « Rio de la Plala », à quelques lieues de Montévideo.
Dans ce lazaret, on voit tous les ans, pendant la saison
d'été, quelques cas de fièvre jaune, chez des individus arrivant
sur des bateaux marchands, de Rio-Janeiro ou de Santos, où
d'ordinaire le typhus ictéroïde règne d'une façon plus ou moins
intense, à l'état endémique,
Mon dessein était donc de commencer par des recherches
d'orientation au lazaret de l'île de Flores avant de me rendre à
Rio-Janeiro pour y travailler sur des matériaux plus abondants.
A l'île de Flores, grâce au bienveillant concours du D'' Dovin-
cenzi, médecin du lazaret, j'ai pu étudier soigneusement les
trois cas suivants, dont deux suivis de mort.
d. Report on Ihc cliolocjy and preverlion of Yelloio Fevcr- Wasliinglon, 1890
SUR LA FIÈVRE JAUNE.
439
Pni:Mii>»K oiisEnvATioN : James Murrmj, de Manchester (Angleterre), Agé de
•17 ans, garçon à bord du bateau marchand Aymeslrey.
Arrivant du cap de Bonne-Espérance, il s'arrêta environ 30 jours à Uio-
Janeiro, descendant à terre à plusieurs reprises. 11 tomba malade pendant
le voyage de Rio-Janeiro à Montévidéo, le 20 février, et mourut à l'île de
Flores le 26 du môme mois, à 8 heures du soir, c'est-à-dire après G jours de
maladie.
Pendant la maladie il eut un seul vomissement noir abondant et trois
grandes entérorragies le jour môme de la mort.
Autopsie (faite dix-huit heures après la mort).
Aspect extérieur : rigidité cadavérique peu accentuée, couleur de la peau
jaune clair, taches hypostatiques aux parties déclives.
Crâne : fortes adhérences entre la voûte crânienne et les méninges, qui
-apparaissent œdémateuses et congestionnées ; la masse encéphalique et la
jnoelle épinière présentent une couleur ictérique assez marquée.
Thorax : anciennes adhérences dans la cavité pleurale droite; fortes
hypostases pulmonaires ; cœur pâle et flasque ; cavité péricardique contenant
une sérosité de couleur fauve.
Abdomen : l'estomac rempli de gaz contient une assez grande quantité
de liquide foncé, couleur rouge café, à réaction acide; la muqueuse très con-
gestionnée présente de larges ecchymoses et des érosions épithéliales ; les in tes-
tins, dilatés par les gaz, contiennent une grande quantité de matière foncée
visqueuse; l'intestin grêle est peu modifié, mais le côlon et le gros intestin
se présentent congestionnés et avec des érosions qui en quelques points
atteignent môme la tunique musculaire. La réaction du liquide contenu
dans le duodénum et dans le grôle est neutre; celle du côlon est acide.
Quelques ganglions du mésentère sont hypertrophiés; le foie semble un peu
réduit de volume et présente une couleur jaune marquée, due à une évidente
dégénération graisseuse; le parenchyme est très friable et presque exsan-
gue; la vésicule biliaire, en apparence saine, contient environ 30 c. c. de
liquide vert; le cholédoque est libre; la rate pèse 250 grammes, elle est
flasque mais d'aspect normal ; les reins sont fortement congestionnés ; la
vessie est contractée et contient un peu d'urine claire mais albumineuse.
Diagnostic anatomiqiie : û'ef te iaune.
Recherches microscopiques. — Me trouvant pour la première fois en
présence d'une maladie dont les lésions anatomiques avaient leur siège
principal dans l'appareil digestif, je dirigeai vers celui-ci mes premières
investigations microscopiques. En voici le résultat.
Estomac : le liquide qu'il contient est rougeâtre, et dans un verre
conique déposé un extrait couleur lie de vin, que surnage un liquide
rouge foncé. L'examen du dépôt démontre la présence d'une énorme
quantité de pigment sanguin, de gouttes de graisse, de grauds amas
de cellules épithéliales complètement dégénérées en graisse, et de microbes.
Intestin grêle : le liquide qu'il contient est couleur café, sans traces de
sang rutilant; l'examen microscopique révèle la présence d'un pigment
amorphe (sang décomposé), de globules blancs, de cellules épithéliales et de
microbes. Gros intestin : le contenu en est à Maction àlcaline et présenté
440
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(8)
une couleur terre de Sienne brûlée. Le tube intestinal est la portion où les
lésions de la muqueuse semblent s'être manifestées avec le plus d'inten-
sité. A l'examen microscopique, on n'y trouve aucune trace de résidu
alimentaire, et toute la masse brunâtre est formée d'immenses grumeaux de
pigment jaunâtre, au milieu desquels on voit de grandes quantités de leu-
cocytes, des cellules épithéliales complètement dégénérées, réunies en grands
lambeaux et colorées en jaune, des globules rouges plus ou moins altérés et
des microbes.
L'examen du sang ne révèle rien d'intéressant, en dehors d'une profonde
altération de toutes les hématies.
Recherches bactériologiques. — Avec le sang, les humeurs et tous les
viscères, je fais une grande quantité de cultures dans des milieux nutritifs
variés et, après un long et patient travail de sélection, je parviens à isoler
en cultures pures sept variétés microbiennes, qu'une étude ultérieure m'a
permis d'identifier avec les espèces suivantes, classées par ordre de fréquence.
10 Proteus vulgaris ; 2o Coli-bacille ; 3o un bacille fluidifiant ;Ao un diplo-
coque fluidifiant ; 5° Bacille pseiido-typhique, qui présente tous les principaux
caractères morphologiques et biologiques du vrai bacille d'Eberth;6o Bacille
pijocyanique; 7o Bacille chromogène.
Après une étude détaillée de ces sept espèces microbiennes,
surtout de l'espèce n° S, je fus convaincu qu'on ne pouvait attribuer
à aucune d'elles une signification étiologique quelconque dans la
fièvre jaune, et, par conséquent, je les considérai, surtout le
proteus et le colibacille, comme les agents d'une infection mixte
secondaire.
Observation ir. — Cari Jensen, de Bergen (Nôrvègt), âgé de 23 ans,
mécanicien à bord du bateau marchand Munin.
11 tomba malade le 20 mars, deux jours après avoir quitté le port de
Rio-Janeiro, où il était resté sept jours, mais sans descendre à terre. Le
A/îmm s'était approvisionné à Rio, d'eau, de légumes, de viande et de lest.
La maladie débuta par un frisson intense qui dura deux heures.
Le lendemain se manifestèrent la céphalée, la rachialgie et les vomisse-
ments bilieux, qui durèrent tout le troisième jour. Le quatrième jour, il
survint une rémission telle de tous les symptômes morbides, que le malade
tout à fait maître de lui, se considéra comme guéri. Mais le cinquième jour,
il fut pris de vomissements de sang abondants et répétés, l'anuirie se déclara
et la nuit survint le délire.
Transporté le sixième jour à l'hôpital du lazaret, il présentait déjà un
ictère intense, l'haleine fétide, la langue saburrale et ulcérée, le pouls fili-
forme et irrégulier, la température axilliaire à 37o 5.
Je pratique une incision aseptique à l'extrémité d'un doigt, et je recueille
plusieurs gouttes de sang que j'ensemence dans le bouillon et à la surface
de difîérents milieux nutritifs.
Annales de l'Institut Pastei r
Pl. VII
TALLERES DEL MUSEO LA PLATA
(9)
SUR LA FIÈVRE JAtJNE.
441
A sept heures du matin du septième jour (26 mars), le patient succomba
diins le coma.
Autopsie (faite 2 heures après la mort).
Aspect extérieur : cadavre encore chaud ; peau tachée par places, de
couleur jaune serin; zones hypostaliques étendues dans toutes les parties
déclives.
Crâne : masse céphalique d'aspect normal, œdème méningé de couleur
ictérique.
Thorax : poumons normaux avec hyperhémie et léger catarrhe de la
trachée et des grosses bronches ; cœur normal contenant du sang en grandé
quantité encore liquide; péricarde avec une petite quantité de transudation
séreuse, jaunâtre.
Abdomen : estomac rempli de gaz, fortement congestionné et contenant
une petite quantité de liquide rougeâtre ; intestin grêle presque vide, quelque
peu congestionné et offrant sur plusieurs points des déchirures épilhéliales.
Ganglions du mésentère : normaux.
Foie de volume et de consistance normaux, de couleur jaune et riche en
sang. La vésicule biliaire contient un c. c. d'un liquide verdàtre, assez
visqueux, mais le conduit cholédoque est complètement libre.
Rate quelque peu augmentée de volume, de couleur foncée, dure et
résistante au toucher.
Reins avec les signes anatomiques d'une néphrite aiguë très intense.
Vessie très contractée, presque cachée derrière le pubis, contient 100 ce.
d'urine trouble, albumineuse ethématurique,
Diagnose anatomique : fièvre jaune.
Analyse chimique du sang : richesse en urée = 3,35 0/00
Recherches bactériologiques : Je prépare de nombreuses cultures de
tous les tissus, de toutes les humeurs et de toutes les cavités du cadavre,
dans les milieux nutritifs les plus variés.
Le résultat de l'étude des colonies et de leur isolement, faite
dans le laboratoire même de l'île de Flores, pendant 18 jours
consécutifs, fut le suivant. Du sang, extrait du doigt du malade
la veille de sa mort, ainsi que du sang- du cadavre, de la rate, du
foie, des poumons, de l'urine et de la bile, j'isole en culture
pure et en certaine quantité un bacille, qui, de prime abord, me
parait présenter des caractères intéressants et dignes d'attention,
1. Le procédé analytique employé habituellement dans toutes mes recherches
pour la détermination de l'urée du sang, est le suivant :
Une fois obtenu l'extrait alcoolique du sang, je l'èvapore jusqu'à siccité et ie
reprends avec de l'alcool absolu et froid. Dés que l'extrait alcoolique est éva-
poré je le redissous dans l'eau et le précipite avec du sous-acétate de plomb;
je filtre et élimine 1 excès de plomb avec un courant de H„S ; je refilt^i^.r
le IbS et concentre le liquide au bain-marie. jusqu'à peu de centimétres'^W^.i.
Ensuite je dose l'urée avec rhypobroniite. (Voyez : Encyclop. Chim. de Frémy.
Tom. IX, II sec, page 175.) "
442 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (iO)
et que les études ullérieures m'ont fait d'abord soupçonner, puis
considérer comme l'agent spécifique de la fièvre jaune.
Ce microbe se trouvait, dans les reins et dans les sécrétions
de la trachée et des bronches seulement, associé au coli-bacilïe.
Je ne pus parvenir à Tisoler d'aucune des nombreuses cul-
tures en plaque faites avec le contenu gastro inlestinal^ où plu-
sieurs variétés de colibacilles dominaient seules à l'état de pureté
absolue.
Une étude rapide et attentive des propriétés biologiques et
morphologiques de ce microbe me l'ayant bientôt signalé comme
une espèce tout à fait nouvelle, caractéristique et intéressante,
je voulus profiter desconditrons exceptionnellemet favorables où
je me trouvais, pour découvrir le nouveau microbe dans le canal
digestif, et le distinguer des coli-bacilles qui y étaient presque
en culture pure.
Mais toutes mes recherches furent infructueuses, bien que
les conditions de pénétration m'aient paru des plus favorables.
Je conclus de cet échec que le microbe de la fièvre jaune n'a
certainement pas son habitat isLYon dans le tube digestif.
Nous verrons plus tard comment cette première découverte,
s'accorde parfaitement avec la théorie pathogénique de la fièvre
jaune, qui a pris peu à peu corps avec les résultats de mes
recherches.
Observation ni. — Rasmus Hille, de Bergen (Norvège), âgé de 32 ans,
matelot du même bateau marchand Munin.
Il tomba malade le même jour que son camarade, présentant à peu près
les mêmes phénomènes morbides, avec cette seule différence que le vomisse-
ment se maintint bilieux et que, par suite, il n'y eut pas de gastrorragie.
Il débarqua dans l'île de Flores le sixième jour de la maladie, avec des
symptômes généraux bien atténués et une température axillaire de 38o,0.
Le jour suivant (26 mars), à 8 heures du matin-, la température était
a7o,8; le patient se plaignait cependant de céphalalgie, rachialgie et des
douleurs épigastriques.
Je pratique une petite saignée à l'extrémité d'un doigt. — Je recueille
a^septiquement de l'urine, et je fais des cultures très nombreuses avec les
excréments. :
• ' Les cultures pratiquées avec le sang furent complètement stériles ; celles
de l'urine, qui était très albumineuse, donnèrent deux variétés de coU-baciUc
et -un gros coccus; celles des déjections donnèrent le coli-baciUeel une grosse
ba^stérie fluidifiante,
• -Le jour suivant, le malade était tout à fait apyrctique, et entra en pleine
convalescence.
(Il) SUR LA FIÈVRE JAUINE. 443
Ces constalations faites à l'île de Flores, et trois mois d'étudeë
à Montévidéo m'ayant confirmé dans l'idée que j'avais en main
le microbe spécifique, je résolus de me rendre à Rio-Janeiro
môme, pour y trouver des matériaux d'étude plus abondants.
J'avais déjà, à ce moment, pour faire la diagnose rapide de mon
bacille, que je désignerai provisoirement sous le nom de bacille
ictéroïde, un procédé très simple que je décrirai plus loin, qui
permet de le retrouver dans les cadavres^ oii il est rare, et
d'ordinaire mêlé à bien d'autres espèces microbiennes, en par;
ticulier au coli-bacille, avec lequel il est très facile de le con-
fondre.
En outre, j'ai toujours procédé par ensemencements dans du
bouillon avec 2 0/0 de lactose, additionné de carbonate de
chaux. Le bacille ictéroïde attaque faiblement la lactose, et ne
produit cependant pas une fermentation nette, ce qui le distin-
gue immédiatement du coli-bacille. Il faut seulementse méfier de
son mélange fréquent avec le streptocoque. Ni le bacille ictéroïde
ni le streptocoque, cultivés séparément daus les bouillons Perdrix^
ne produisent une fermentation apparente, tandis que, réunis,
ils dégagent d'abondantes bulles d'acide carbonique.
C'est grâce à cette technique que j'ai pu, à Rio, recueillir en
peu de temps d'abondants documents, que j'ai ensuite étudiés
avec plus de loisir, dès mon retour à Montévidéo.
Au moment de mon arrivée à Rio-Janeiro, le, 9 juin de
l'année dernière, l'épidémie de fièvre jaune était en rapide
déchu. Grâce à l'inoubliable courtoisie de M. le docteur C. Seidl,
directeur de l'hôpital Saint-Sébastien, je pus immédiatement
installer mon laboratoire de voyage dans cet établissement
réservé aux malades de fièvre jaune. Avec le concours bien-
veillant de MM. les docteurs Fr. Fajardo et M. Couto, j'ai pu, en
juin et juillet, étudier soigneusement, au point de vue chnique,
bactériologique et analomo-pathologique, 10 malades de fièvre
jaune typique.
De ces dix, un seul guérit après. avoir été dans des condi-
tions très graves ; voici son observation :
Observation iv. - Alexandre Kraczkevitch, âgé de U ans, menuisier, de
Varsovie (Pologne), demeurant à Rio-Janeiro depuis 5 ans et demi.
Il entre à l'hôpital Saint-Sébastien le 10 juin, présentant déjà depuis
4 jours les symptômes de la fièvre jaune, avec une température dê 39o, é*,'
444
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll.
(12)
albuminurie, gastralgie et rachialgie. Le ii, vomissements muqueux, et
fréquentes épistaxis, pendant que le pouls baissait de plus en plus. Malgré
cela, la température présentait, le 12, une grande rémission, et rede-
venait normale le 13,
Mais le môme jour apparaît le vomito-negro abondant et l'anurie com-
mence; le 14, la température remonte à 37o,8', la petite quantité d'urine est
fortement albumineuse et le malade présente du délire.
Je pratique une petite saignée aseptique au bout d'un doigt et je fais
plusieurs cultures du sang; je pratique aussi une ponction exploratrice du
foie et j'en relire une petite quantité de suc hépatique avec lequel je fais
plusieurs ensemencements : toutes ces cultures restent stériles.
Le jour suivant (15), le patient est complètement anurique, en proie à
un violent délire, pendant que la température oscille entre 370,4 et 37", 1.
Je pratique de nouveau des piqûres au bout du doigt et au foie, et je
fais des cultures variées avec des tubes de gélose ensemencés de suc hépa-
tique : j'obtiens quelques colonies appartenant à deux espèces microbiennes
dont l'une, très rare, est le b. ictéroïde.
Le 16, le délire diminue et l'urine reparaît : les jours suivants, l'amélio-
ration s'accentue; le 19, l'ictère général apparaît; le 26, l'urine n'est plus
albumineuse; le patient quitte l'hôpital, complètement guéri.
Observation v. — Silverio J. Lopez, Portugais, âgé de 22 ans, habitant
Rio-Janeiro depuis 8 mois.
Le 12 juin, il est pris de frissons, de rachialgie et de céphalée. Il entre le
14 à l'hôpital.
Le 15, commencent le vomito negro et l'anurie; le 16, une légère améliora-
tion de tous les symptômes se produit ; mais, vers le soir du 17, les condi-
tions s'aggravent de nouveau et le patient meurt presque subitement à
11 heures de la nuit, après une maladie d'environ 5 jours.
Autopsie: faite 8 heures après la mort, peau de couleur jaune diffuse.
Thorax : abondant exsudât, séreux, jaunâtre, dans le péricarde; dégéné-
ration graisseuse du cœur; poumons normaux.
Abdomen : estomac avec les lésions de la gastrite aiguë et contenant du
liquide sanguinolent; intestins un peu hyperhémiés; foie couleur feuille
morte; vésicule biliaire presque vide; rate un peu tuméfiée; reins néphri-
tiques ; vessie contractée et contenant une très petite quantité d'urine albu-
mineuse.
Recherches bactériologiques : je prépare une grande quantité de cultures
sur gélose, gélatine et bouillon laclosé. Dans tous ces milieux nutritifs
beaucoup d'espèces microbiennes, bactéries coliformes, streptocoques. Le rein
seul présente eu outre plusieurs colonies du b. ictéroide.
Analyse chimiqice du sang : urée = 1,35 0/00.
Observation vi. — Romeu Ferreira, noir, de Saint-Paul (Brésil), âgé
de 11 ans, habitant Rio depuis 5 mois.
Le 14 juin, il présenta les premiers symptômes; mais si légers qu'il ne
vint à l'hôpital que le 16 à 9 heures 30 du soir, avec une température
de 37o,7. Le lendemain (17), l'état semble s'améliorer • la température
(13) SUR LA FIEVRE JAUNE. m
axillaire était de37o,0. La nuit du 17 au 18, il dormit tranquillement; mais,
vers le jour, la température monta à 39o, 1. A 4 heures du matin, l'enfant
eut soif et se leva pour boire un verre d'eau : à peine avait-il mis le pied
par terre qu'il fut pris d'un abondant vomitonegro, se replia sur lui-même et
tomba mort, comme foudroyé, après 4 jours de maladie.
Autopsie : (faite 3 heures après la mort), couleur ictérique marquée aux
scléi'otiques.
Thorax : dégénération graisseuse du myocarde ; poumons normaux.
Abdomen : estomac congestionné et rempli de sang; intestins normaux,
foie hypertrophié et d'une couleur jaune caractéristique; rate un peu
augmentée de volume; reins congestionnés; vessie fortement contractée et
vide; ganglions lymphatiques du mésentère énormément hypertrophiés.
Analyse chimique du sang : urée = 1,16 0/00.
Recherches bactériologiques : les nombreuses cultures, pratiquées avec
le sang, avec tous les organes et le contenu gastrique et intestinal, donnè-
rent pour résultat la présence d'une seule variété de coli-bacille, en quantité
extraordinaire : pas d'autre espèce microbiene.
Observation vn. — Emmanuel Dominici, Italien, âgé de 8 ans, habitant
Rio-Janeiro depuis 4 ans ; entre à l'hôpital très malade, le 17 juin, à 4 heures
de l'après-midi, avec une température de 39°, 5 et avec vomito negro.
Pendant la nuit, il entre en coma et meurt à 8 heures du matin, avec
une température de 36», 2.
Autopsie : (faite immédiatement après la mort).
Thorax : cœur graisseux; abondant liquide pérîcardique de couleur
jaune; catarrhe broncho-trachéal ; poumons normaux.
Abdomen : estomac congestionné, avec plusieurs taches ecchymotiques et
contenant une petite quantité de liquide ^brunâtre; intestins diarrhéiques ;
foie augmenté de volume, de couleur feuille morte; rate d'aspect normal;
reins congestionnés; vessie remplie d'urine albumineuse.
Recherches bactériologiques. — Avec tous les tissus, cultures très pures
et extraordinairement abondantes de streptocoques; seules, les cultures de
l'urine et de la bile restèrent stériles. Le contenu de l'estomac et de l'intes-
tin, donna, comme toujours, des cultures presque pures de colibacilles, avec
plusieurs streptocoques et quelque gros diplocêques ûmdirmnis.
Analyse cliimique du sang : urée 2,50 0/00.
Si je n'avais pas été préparé par mes recherches précédentes
à celte apparente surprise, j'aurais été désappointé par le résul-
tat hactériologique dans ce cas. En effet, sansla diagnose clinique
et anatomique de fièvre jaune, cet enfant aurait pu être considéré
logiquement comme étant mort d'une Yévhahle septicémie strepto-
cocciqiie, de même que le petit nègre de l'observation précédente
pouvait être considéré, d'après le résultat bactériologique, comme
ayant succombé à une septicémie coli-hacillaire.
ae ANNALES Dii L'INSTITUT PASTEUR. (14)
Dans ces deux cas, il fut donc impossible de trouver trace du
b. ictéroïde.
Observation viii. — Sadi Jarhar, Arabe, ouvrier, âgé de 28 ans. Heru à
l'hôpital Saint-Sébastien, le 17 juin, dans des conditions générales graves
éntérorrhagies abondantes, figure congestionnée, langue saburrale. Le 18,
beaucoup d'albumine dans l'urine. Le 19, délire avec température axillaire
de 37", 7 : urine rare et pouls faible. J'ensemence le sang du doigt dans
des tubes de gélose et de bouillon.
A l heures de l'après-midi du même jour, je fais deux ponctions explora-
trices avec la grosse aiguille d'une canule aseptique dans la région hépatique.
Par la première je retire une petite quantité de suc hépatique que je
sème sur plusieurs tubes de gélose; par la seconde, je tombe dans la vési-
cule biliaire et j'en extrais 10 c. c. de bile très fluide, de couleur vert foncé,
que je sème aussi dans différents milieux nutritifs. Le matin suivant, après
un séjour d'environ 18 heures dans l'étuve à 37o, tous les bouillons étaient
troubles et les cultures sur gélose inclinée donnaient le résultat suivant : les
ensemencements du sang présentaient quelques rares colonies isolées; ceux
du suc hépatique présentaient environ 50 colonies pour chaque goutte de
suc ensemencé ; les cultures de la bile présentaient une quantité innombrable
de colonies.
Toutes ces colonies se trouvaient à l'état de pureté absolue et, le soir du
même jour, je les avais déjà diagnostiquées comme appartenant au
b. ictéroïde.
Cependant le malade commençait à présenter une légère amélioration, et
le 20, le délire s'était presque calmé. Mais, le 21, se manifestèrent d'abon-
dantes décharges diarrhéiques, accompagnées d'un état adynamique général
et d'anurie; le 22, la diarrhée prit le caractère dysentérique et le patient
mourut à 9 h. 30 le lendemain matin.
A l'exception du premier jour de son entrée à l'hôpitaL pendant lequel
la température du malade oscille entre 37o,7 et 37",2, elle fut toujours au-
dessous delà normale, ainsi qu'il résulte du tableau suivant.
Juin 17 18 .19 20 21 29
Matin 37.7 30.8 36.2 37.8 âo.4 35.0
Soir 37.2 36.4 ' 36.3 36.0 3o.8 35.5
Autopsie : (faite 2 heures après la mort). Légère couleur ictcrique
générale.
Thorax : absence d'exsudat péricardique; cœur flasque et dégénéré; le
sang encore liquide et chaud se coagule dans la pipette, laissant en liberté
un liquide séreux, de couleur jaune intense; peu de mucosité broncho-tra-
chéale; poumons sains.
Abdomen: e5<om«c congestionné et presque vide; intestins avec les lésions
d'une entérite desquamative aiguo, contenant un liquide muqueux, jaunâtre;
foie de dimensions normales, légèrement jaune, couleur feuille morte foncée,
et très congestionné; vésicule biliaire remplie de bile fluide ; raie llasquc,
23
34.9
(43) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 447
mais d'aspect normal; reins népliriiiques ; vessie forlcmcnL contractée et
contenant quelques gouttes d'urine trouble, floconneuse et albiimineuse.
Analyse chimique du sang : urée 3,G5 0/00.
Recherches haclériologiques. — Quoique, dans ce cas, la diagnose bacté-
riologique eût été déjà établie pendant la vie, je pratiquai avec le cadavre,
comme d'ordinaire, une grande quantité de cultures.
Les résultats furent les suivants : des mucosités trachéales, du sang, du
foie, de la bile, de la. rate, des reins et de l'urine, j'obtins en culture
presque pure une grande quantité de b. ictéroide, associé à une égale quan-
tité de staphylococcus aureiis.
Des mucosités trachéales, j'isolai en outre le coli-bacille et une tonde.
Les cultures du contenu gastrique et intestinal, comme toujours, ne don^
nèrent autre chose que \q coli-bacille k l'état de pureté.
Il faut remarquer que dans ce cas, l'examen bactériologique pratiqué pen-
dant la vie, permet d'isoler le bacille ictéroide en culture pm'e, tandis que
celui pratiqué après la mort établit l'existence d'une infection mixte.
Observation ix. — Antoine Eerreira, Portugais, ouvrier, âgé de 21 ans.
Habitant Rio-Janeiro depuis quinze jours. .
Le 15 juin il entre à l'hôpital avec de fortes douleurs sur différentes
parties du corps, surtout àl'épigastre, beaucoup d'albumine dans l'urine et
la langue très rouge. La température est à 39o,l. Le lendemain, 18, la
température oscille entre 38o,4 et 37'3,8, mais les vomissements bilieux
deviennent de plus en plus fréquents; le 19 surviennent de fortes gastror*
rhagies et des hémoptysies, et la température oscille entre 37o,0 et 37o,5.
Le 20, apparaissent le délire et le premier vomitonegro : le thermomètre
"marque 37o,S, anurie absolue depuis 24 heures. -
Je pratique une petite saignée aseptique au bout du doigt et une ponction
exploratrice du foie, mais toutes les cultures restent stériles.
Le patient meurt à minuit, le 21, après plusieurs accès d'urémie, avec
température axillaire de 36u,,'5.
Autopsie (faite 8 heures après la mort).
Thorax : cœur flasque avec un peu de liquide péricardique ; léger catcir^
)7te broncho-trachéal ; poumoHS normaux.
Abdomen : estomac rempli de sang noirâtre, avec muqueuse excessive-
ment congestionnée et tuméfiée ; intestins congestionnés ; foie exsangue et
couleur feuille morte; rate flasque et un peu tuméfiée ; reins néphritiques',
vessie contenant une abondante quantité d'urine albumineuse; ganglions
lymphatiques du mésentère normaux.
Analyse chimique du sang : urée = 2.G3 0/00.
Recherches baclériotogiques. — La plupart des cultures de tous les vis-
cères et du sang, faites sur des milieux solides, restent stériles. Seules les
cultures au bouillon-lactose, largement ensemencées avec du sang, du foie,
de la rate et des reins, me donnent un môme bacille, très petit. D'un seul
tube de gélose, parmi les six semés avec le matériel recueilli du rein, jè
parviens à obtenir en culture pure le b. ictéroide; les autres restent absolu-
ment stériles.
448 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (16)
Obskuvation X. - Caroline Pires, Portugaise, âgée de 39 ans.
Habitant Rio-Janeiro depuis 5 mois.
Elle tombe malade le 15 juin et est reçue à l'hôpital, le 19, dans un état
très grave, présentant déjà l'ictère, le vomito, la fièvre (38o,0) et des douleurs
généralisées.
Le 20 surviennent l'adynamie et le délire ; suit le vomito, et la tempéra-
ture axillaire est à 39o,0. A quatre heures de l'après-midi du même jour, je
retire aseptiquement du sang d'un doigt, et je l'ensemence sur plusieurs
milieux nutritifs ; je fais la même chose avec un peu de suc hépatique. Toutes
ces cultures restent stériles.
La malade meurt en coma le 21, à trois heures du matin, après 6 jours
de maladie, complètement anurique et avec une température de 37o,0.
Autopsie (faite 6 heures après la mort).
Thorax : léger catarrhe bronchique, avec congestion pulmotmîre, une
petite quantité de liquide couleur jaune dans le péricarde.
Abdomen : estomac congestionné, contenant un peu de liquide brunâtre ;
intestins normaux; foie feuille morte; rate petite, normale; reins conges-
tionnées ; vessie contractée et presque vide.
Analyse chimique du sang : urée = 1,75 0/00.
• Recherches bactériologiques. — Plus compliquées et plus difficiles que
toutes les autres, à cause de la multitude des espèces rencontrées, elles n'ont
donné aucun résultat quant k la découverte du bacille ictéroïde.
Ce fait est d'autant plus remarquable qu'à peine 12 heures avant la mort,
les cultures, pratiquées avec le sang et le suc hépatique, étaient restées
stériles.
Cela prouve que les infections mixtes secondaires firent irruption dans
l'organisme et s'y développèrent avec une rapidité exceptionnelle, peu d'heu-
res avant la mort. Elles en ont peut-être été la cause immédiate.
Observation xi. — Augusta Lehman, de la Pologne russe, domestique,
âgée de 25 ans. Habitant Rio-Janeiro depuis H jours.
Le 21 juin, après 3 jours de maladie, elle est amenée à l'hôpital en état
■très grave-
YA\q présente le vomito, la langue hémorragique, le délire, diminution de
l'urine avec beaucoup d'albumine, et 40o de température.
Après son entrée à l'hôpital, la température commence à baisser sans
interruption ; le 22, le hoquet continuel et une céphalalgie intolérable sur-
viennent; entre le 23 et le 24, apparaissent l'anurie, le pouls irrégulier, le
délire, et la température descend à 35o. Il se manifeste une tuméfaction
correspondant à la région, parotidienne gauche (parotidite aiguë). Le 25, la
température remonte un instant à 37o,7', mais l'état général reste invariable;
le 26, la température redescend à 35o, et, à 4 heures de l'après-midi, la
patiente meurt en état comateux, après 7 jours de maladie.
Autopsie : (faite immédiatement après la mort). Couleur jaune citron
intense de toute la peau.
Thorax : léger catarrhe bronchique diffus, avec [es poumons un peu œdé-
mateux; cœur flasque avec peu de liquide dans le péricarde.
Annales de l'Institut Pasteur
Pl. VIII
:->ANAI<F.I.l.I I-ECIT.
TAI.LEHICS MUSEO
Ll
(47) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 449
Abdomen: estomac congestionné contenant du sang noirâtre; inlesiins
presque normaux; foie couleur jaune cire, compact, exsangue; vésicule
biliaire remplie de bile dense, filante, couleur vert-bouleille ; raie petite et
normale ; reins ayant l'aspect de la néphrite aiguë ; vessie contractée et con-
tenant quelques gouttes d'urine trouble et albumineuse.
Analyse chimique du sang : urée = -4,38 0/00.
Becherches bactériologiques. — Toutes les cultures excculécs avec le
sang, la rate, les reins, la bile, le liquide péricardique, ou restent stériles,
ou donnent du staphylocoque doré. De Vurine on isole le staphylocoque doré
et le colibacille. Les recherches bactériologiques pratiquées avec le foie ont
présenté un intérêt exceptionnel. En effet, les nombreux ensemencements
restèrent tous stériles à l'exception d'un seul, fait avec 3 c. c. de suc hépa-
tique dans du bouillon lactosé.
J'y trouve un bacille que sa forme en massue me fait prendre pour le b.
ictéroide, qui présente en effet souvent, surtout lors de ses premiers passages
dans le bouillon, et après quelques jours de culture, une tendance marquée
à prendre des formes dégénéj-atives : mais je ne pus réussir d'abord à le
transporter sur ses milieux nutritifs ordinaires. C'est seulement à. mon
retour à Montévidéo, qu'après avoir épuisé, sans aucun résultat, mes moyens
de recherche, j'inoculai toute la culture originaire, en partie sous la peau
et en partie dans la veine auriculaire d'un petit lapin, auquel, en outre, je
pratiquai l'inoculation sous-cutanée de 1 centimètre cube d'une forte toxine
de coli-bacille, que je répétai deux jours de suite. Le sixième jour, le lapin
mourut par infection mixte de bacille ictéroide, que je pus isoler en culture
pure, et de staphylocoque doré.
Les cultures pratiquées avec le suc parotidien du cadavre^ donnèrent à
l'état de pureté le même staphylocoque doré. Les mucosités trachéales conte-
naient aussi le staphylocoque doré et le coli-bacille. Dans ce cas donc, il y
avait eu intoxication générale, déterminée par un nombre relativement très
réduit de microbes spécifiques, et qui avait favorisé une invasion secondaire
de staphylocoque doré.
Observation xii. — Paul Barreiro, Espagnol, ouvrier, âgé de 27 ans.
Habitant Rio-Janeiro depuis 14 mois.
Il fut reçu à l'hôpital le 1er juillet, après 10 jours de maladie et avec les
symptômes suivants : céphalalgie, photophobie, gastralgie et hépatalgie,
albumine dans les urines, langue saburrale, pouls irrégulier, vomissements
muqueux verdâtres, et température axillaire de 38o,S. Pas de changement
jusqu'à la mort, survenue le 3 juillet, à 3 heures 13 minutes du matîn,
avec une température de 39o,3 et après 12 jours de maladie environ.
Autopsie: (faite 6 heures après la mort). Peau avec de vastes suffusions
sanguines et de larges zones couleur jaune intense, spécialement à la figure,
au cou et à la poitrine. '
Thorax : un peu de liquide dans le péricarde ; cœur fiasque contenant du
sang très foncé, encore fluide; «mcAee exlraordinairement congestionnée;
la muqueuse présente une couleur rouge vin dans toute son épaisseur et elle
est recouverte d'un léger exsudât catarrhal.
430 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (is)
Abdomen : Vedomac esl congestionné et conLicnl une iiclite quanlité de
matière biliaire; les inlusiins sont presque normaux : le foie esl très résis-
tant, compact, exsangue, presque dur, de couleur jaune vif; la vésicule bi-
liaire contient une bile tellement épaisse qu'à grand'peine elle put être
aspirée avec les pipettes Pasteur ordinaires; la raie est très grosse, conges-
tionnée et friable; les reins sont néphritiques ; la vessie contient un peu
d'urine trouble et albumineuse.
Analyse chimùjue du sang : urée = 4,49 0/00.
Recherches bactériologiques. — Les nombreuses cultures faites avec un
abondant matériel extrait du sang, du foio, de la bile, de la rate et de
l'urine, restèrent tout à fait stériles; des reins j'isolai diverses colonies d'un
bacille semblable à celui du choléra des poules et très pathogène pour les
lapins.
Seulement deux tubes de gélose, ensemencés avec du sang du cœur
présentèrent dans le liquide de condensation, le développement d'une cul-
ture diffuse, peu abondante, constituée par des bacilles identiques à ceux de
la fièvre jaune, mais dont l'accroissement s'arrêta bientôt,
11 ne me fut pas possible d'obtenir à Rio-Janeiro des passages successifs
de ces dernières cultures, et ce fût seulement après mon retour à Montévidéo,
grâce à un artifice analogue à celui employé dans le cas précédent, que je
pus identifier le microbe, si péniblement isolé, avec celui de la fièvre jaune
Observation xni. — Emmanuel Rodriguez de Carvalho, Portugais, ouvrier,
âgé de 47 ans. Habitant Rio Janeiro depuis 20 jours.
Il est reçu à l'hôpital le 4er juillet, à 9 heures du matin, avec une tem-
pérature de 37o,7, étant déjà au quatrième jour d'une maladie qui présente
tous les symfHômes de la fièvre jaune, c'est-à-dire : céphalalgie, langue
saburrale, rachialgie, vomissement bilieux, douleur épigastrique et albumine
dans les urines.
Le soir, la température monte à 38°, 6 ; le lendemain apparaît le vomito,
mais le patient urine encore très bien (950 gr. d'urine en 42 heures), sa
température oscillant entre 37°, 3 et 37o,4. Le 3 juillet, tous les symptômes
s'aggravent, l'anurie commence (400 gr. d'urine en 47 heures), et il survient
du sub-délire accompagné de tous les symptômes urémiques, tandis que le
vomito s'arrête.
On pratique le cathétérisme vésical, mais sans trouver d'urine dans la
vessie; la température se maintient toujours entré 37o,3 et 37", 2.
Le matin du 4, le malade entre en délire et présente une hypothermie
de 36o : grâce â un nouveau cathétérisme, on extrait une certaine quantité
d'urine contenant beaucoup d'albumine; mais bientôt la respiration devient
dyspnéique, la température descend rapidement, et le malade meurt à cinq
heures de l'après-midi après 8 jours de maladie.
Autopsie : (faite immédiatement après la mort). Couleur généralisée
jaune paille, avec de nombreuses taches rougeâtres distribuées en différentes
parties du corps.
Thorax : cœur flasque, contenant du sang encore fluide ; abondant exsu-
dât muco -hémorragique le long du canal respiratoire ; tissu pulmonaire sain.
(lù) SUR U FiÈVllE JAUNE. m
Abdomen : estomac congcsViomé et ecchymolique, presque vide ; intestins
d'aspect normal; fok exsangue, compact, dur, do couleur jaune vif; vési-
cule biliaire contenant un pou do bilo, fluide et noirâtre; rate un peu aug-
mentée de volume, congestionnée, flasque et friable ; reins néphritiques ;
vessie contenant environ 100 gr. d'urine, claire, mais albumineuse.
Analyse chimique du sang : urée = 1,26 0/00.
Recherches bactérioloijiques. — Les cultures, pratiquées, comme tou-
jours, en grand nombre et largement, donnèrent les résultats suivants ; du
samj on obtint quelques colonies de colibacille et de staphylocoque blanc ; du
foie, diverses colonies de colibacille ; de la bile, aucune; del'wnne, plusieurs
colonies de staphylocoque doré, blanc, et de coli-bacille ; des mucosités tra-
chéales une quantité innombrable de colonies colibacillaires et d'une bactérie
capsulée. La rechercbe du b. ictéro'ide resta donc négative dans ce cas.
Par des procédés appropriés, il a donc été possible d'isoler en
grande quantité, de cadavres de sujets morts de fièvre jaune, un
microbe spécial, avec des caractères nouveaux, bien définis et
tels qu'ils le rendent facile à reconnaître entre tous les autres
observés et décrits jusqu'à présent.
Ce résultat positif n'a été obtenu, dans nos recherches, que
7 fois sur 12 cas (on doit éliminer le cas del'observ. ITI puisqu'il
s'agit d'un convalescent).
Dans quelques cas plus rares, on peut aussi isoler le microbe
spécifique pendant la v.ie.
Les raisons qui expliquent pourquoi l'isolement du microbe
spécifique ne peut se faire dans tous les cas de fièvre jaune sont
faciles à comprendre :
1° Le b. ictéro'ide, au commencement et pendant la maladie,
se multiplie très peu dans l'organisme humain, et il suffit (comme
nous le démontrerons dans un travail ultérieur) d'une petite
quantité de toxine pour provoquer chez l'homme le tableau com-
plet et très grave de la maladie.
En second lieu, il semble que la toxine, soit directement, soit
indirectement, par l'intermédiaire des lésions profondes qu'elle
détermine surtout dans les muqueuses digeslives et dans le foie,
facilite extraordinairemenl la production d'infections secondaires
do toute nature.
Ces infections secondaires prennent souvent le type de véri-
tables septicémies à co/t-tocvV/c, h strcptocoqiie,k staphylocoque, etc.,
capables de tuer par elles-mêmes le patient, et il est à supposer
qu'il en a été ainsi dans les observ. Vf, VII, XI et XIII.
452 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (20)
Enfin, il s'agit quelquefois d'associations mixtes tellement
multiples que, non seulement elles attaquent ou même chassent
les microbes spécifiques qui, comme nous le verrons ailleurs,
sont très sensibles aux phénomènes d'antagonisme, mais elles
peuvent aussi, surtout dans la période agonique, transformer le
malade en une véritable culture de presque toutes les espèces
microbiennes intestinales, ainsi que cela est peut-être arrivé dans
les observ. I et X.
En tout cas, elles rendent toujours difficile la recherche du
microbe spécifique, puisque ce dernier ne se trouve jamais seul
dans l'organisme.
En effet, même dans les observ. II, VIII, IX et XI, qui
peuvent être considérées comme les plus pures au point de vue
bactériologique, on a toujours constaté dans le parenchyme
rénal la présence du coli-bacille, du staphylocoque doré et d'autres
microbes indéterminés.
Cette tendance aux invasions microbiennes secondaires dans
la fièvre jaune est si prononcée que, comme nous le verrons plus
tard, elle peut s'observer, non seulement dans les affections
expérimentales chez les animaux, mais dans les intoxications
expérimentales obtenues chez l'homme.
On doit donc en conclure que, sauf quelques cas rares,
comme celui des observ. II, YIII, dans lesquels le b. ictér&ide a
été trouvé dans l'organisme en grande quantité et à l'état de
pureté relative, la recherche et l'isolement du microbe de la
fièvre jaune présentent en g-énéral des difficultés techniques
bien supérieures à celles que nous sommes habitués à rencontrer
dans les autres maladies aiguës.
Enfin, nos recherches ayant démontré que le b. ictéroïde se
trouve dans le sang circulant et à l'intérieur des tissus, et qu'on
n'arrive jamais à le mettre en évidence dans le contenu gastro
intestinal, on doit en déduire que, contrairement à ce qu'on
suppose aujourd'hui, le virus de la fièvre jaune ne réside pas
dans le tube digestif, et que son poison s'absorbe peut-être à
travers les parois intestinales, mais est fabriqué à l'intérieur des
organes et dans le sang même.
Les recherches expérimentales ultérieures nous ont démontré,
en effet, que l'important cortège de phénomènes intestinaux de la
fièvre jaune est dû exclusivement aux propriétés vomitives,
(21) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 453
nécroscantes, et hémorragipares, do la toxine spécifique, fabriquée
et circulant dans l'organisme.
III
RECHERCHE DU MICROBE DE LA FIÈVRE JAUNE DANS LES TISSUS ET DES-
CRIPTION DES PRINCIPALES LÉSIONS ANATOMIQUES PRODUITES CHEZ
l'homme par l'infection AMARILE
La complication bactériologique des cas de fièvre jaune doit
nous mettre en défiance contre les microbes déjà trouvés et les
lésions organiques déjà décrites dans cette maladie. Rien ne dit
que ces lésions n'appartiennent pas, en tout ou en partie, à
des microbes qui n'ont rien de spécifique.
Par conséquent, ces recherches doivent être refaites, et, pour
présenter quelque sécurité, elles ne doivent porter que sur des
organes qui contiennent le b. ictéroïde en certaine quantité et
seul; ces conditions ne sont pas faciles à trouver. Je ne les ai ren-
contrées que dans l'observ. II, où le bacille ictéraide était abondant
et à l'état de pureté absolue; seul, le rein contenait quelques
rares colonies de coli-bacilles.
Les organes de ce cadavre, fixés d'abord dans du sublimé et
puis durcis dans l'alcool, sont ceux qui m'ont servi à la recherche
des microbes dans les tissus. Pour l'élude des lésions histolo-
giques, je me suis servi de tissus convenablement fixés dans le
liquide de Flemmîng.
Dans la rapide description qui va suivre, je ne prétends natu-
rellement pas entreprendre l'histo-pathologie de cette maladie,
mais seulement mettre bien en relief la nature et le siège ana-
lomique de ses lésions le plus sûrement spécifiques, afin que ces
connaissances puissent servir pour apprécier les résultats de mes
études ultérieures sur la pathologie comparée du bacille ictéroïde.
Les organes qui, dans la fièvre jaune, fournissent le contin-
gent anatomo-pathologique le plus intéressant, sont, en premier
lieu, le foie, puis les reins, ensuite le tube digestif et en dernier
lieu la rate.
Commençons par l'étude du foie.
Dans presque tous les cas, le foie est d'un volume à peu près
normal et conserve sa consistance habituelle; par exception,
cette consistance est un peu augmentée.
454 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (22)
Sa couleur est jaunâtre, comparable au cuir neuf, au café
au lait, à la gomme-gutte, à la feuille morte, etc. Dans certains
cas, on voit des taches livides, rougeâtres ou ardoisées, surtout
lorsqu'il y a de la congestion veineuse.
A la coupe, il sort toujours une petite quantité de sang, mais
seulement des gros vaisseaux, car le tissu est anémié, pâle et
presque desséché, comme s'il avait subi un commencement de
cuisson.
Un examen soigneux démontre immédiatement une stase san-
guine dans les vaisseaux périlobulaires, qui pourrait faire croire
tout d'abord à cette lésion connue sous le nom de foie noix mus-
cade; malgré cela, une difTérence capitale sépare ces deux étals:
dans le foie muscade, la stase existe dans les veines centrales,
tandis qu'ici la partie jaunâtre correspond au centre du lobule et
la congestion aux veines périphériques.
C'est ce qui constitue cette lésion caractéristique de l'hépatite
infectieuse qu'Ha/not a appelé d'une expression heureuse : foie
noix muscade interverti.
Au point de vue histologique, les lésions vasculaires et cellu-
laires sont celles qui nous intéressent.
Les vaisseaux : on observe à la coupe que les veines périlo-
bulaires, appartenant au système de la veine-porte, se présentent
distendues et remplies de sang, au milieu duquel on trouve
beaucoup d'amas irréguliers de pigment disposés en blocs. Sou-
vent lauemcjjorïe présente l'endothélium épaissi, gonflé, desquamé
"DU rempli de granulations graisseuses : la paroi est aussi
épaissie, elle contient des noyaux embryonnaires, et, dans son
épaisseur, l'on observe presque toujours un haut degré d'infiltra-
tion leucocytaire.
Les capillaires présentent de fréquentes et profondes altéra-
tions distribuées irrégulièrement dans le tissu hépatique.
D'ordinaire leur revêtemeut endothélial est gonflé, trouble;
le noyau de beaucoup de cellules endolhéliales ne se laisse plus
colorer, ce qui indique un état de nécrose de la cellule elle-même.
Sur quelques points, en effet, les capillaires se trouvent très
dilatés et remplis de sang; sur d'autres, ils apparaissent à peu
près détruits, ce qui amène la rupture des parois, et, par suite, des
infiltrations hémorragiques, très étendues et fréquentes, qui
occupent une portion du lobule ou des lobules entiers. En d'autres
(23) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 455
parties enfin, il est facile de relever l'ischémie et presque la dis-
parition des trabéculcs capillaires, qu'on peut attribuer à la com-
pression exag-érée des éléments cellulaires et à la dislocation
plus ou moins accentuée de la travée hépatique, qui se vérifie sur
sur des zones très étendues du parenchyme.
Les lésions des ceUules hépatiques constituent le fait anatomique
et histologique le plus saillant de l'intoxication. Il n'y a guère
que dans l'empoisonnement par le phosphore, que les éléments
du [oie sain se détruisent avec autant de rapidité.
Ce qui frappe avant tout, lorsqu'on observe à un faible
grossissement la coupe d'un foie malade, colorée avec de
l'hématoxyline ou du carmin, c'est l'existence de foyers multiples
d'infiltration leucocytaire, et de nombreuses zones oh la travée
hépatique caractéristique a disparu, et où l'élément de l'org-ane est
déformé, comprimé, émietté ou dégénéré en une masse informe
de résidus nucléaires, de globules sanguins, de pigment et de
granules graisseux.
Quant au protoplasma, le fait commun, c'est sa dégénérescence
graisseuse, qui est plus ou moins intense, selon les différentes
parties du parenchyme, mais qui atteint en même temps et
presque sans exception tous les éléments cellulaires. Elle est
bien visible aussi à l'état frais, surtout si l'on a soin de dissocier
la pulpe hépatique dans le chlorure de sodium, additionné d'une
goutte de solution osmique.
Dans les sections fixées avec du liquide de Flemming, elle
présente, en certains cas et sur quelques points, une telle intensité
qu'il n'est plus possible de distinguer la structure du tissu qu'on
a sous les yeux.
Eu effet, les g'outtelettes de graisse, colorées à l'acide
osrnique, ne se trouvent pas toujours dans l'intérieur du proto-
plasma cellulaire, mais très souvent, et peut-être par l'effet même
de sa destruction, elles deviennent libres, se distribuent irrégu-
lièrement parmi les autres éléments comme une myriade de
granulations noires, ou se réunissent et constituent do grosses
taches noires, aussi grandes parfois que la cellule hépatique
elle-même.
Lorsque le processus dégénératif est arrivé à ce degré
d'intensité, l'étude des fines altérations histologiques du tissu
hépatique devient impossible dans les pièces fixées avec l'acide
456 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (24)
osmique; c'est pourquoi il est préférable de pratiquer des coupes
sur les pièces fixées dans du sublimé et durcies dans l'alcool.
Ces sections se colorent avec de l'hémaloxyline, ou mieux
encore par la méthode Maninotli, safranine et acide chromique.
(Voir : Zeitschr. fur Wiss. Mikrosk. 1887. Bd IV, p. 326.)
Le premier examen de la préparation montre alors immé-
diatement, outre les altérations d'ensemble décrites plus haut,
les fines lésions histologiques inhérentes à la cellule hépatique.
Celle-ci se montre toujours avec son protoplasma trouble,
granuleux, tuméfié, infiltré souvent de pigment jaune brun ou
jaune verdâtre, et d'un aspect trabéculaire plus ou moins déve-
loppé, qui traduit le degré de métamorphose adipeuse subie par
la cellule.
En plusieurs points, la travée hépatique est presque désagrégée
et un certain nombre de cellules se trouvent atrophiées.
Quant aux noyaux, on peut dire d'une manière générale qu'ils
sont moins colorables que d'ordinaire, et que même, en certains
cas, oij ils restent parfaitement et nettement visibles dans leurs
contours, ils ne se colorent pas du tout. Il serait difficile de déter-
miner jusqu'à quel point ces faits peuvent entrer dans le
domaine de la nécrose cellulaire, ou si on doit les considérer
plutôt comme l'expression d'une nécrose hyaline ou par coagu-
lation.
Je n'ai jamais trouvé de noyaux présentant des modifications
de karyokinèse. Il est vrai que très souvent on trouve des
noyaux un peu plus volumineux que les autres, à contenu clair
et homogène, avec un peu de chromatine, rejetée d'ordinaire
sur la périphérie; mais, évidemment, la modification subie par
ces noyaux doit plutôt être considérée comme un phénomène
à' hydropisie cellulaire, que comme un indice de karyokinèse.
Outre ces noyaux hydropiques, on trouve en grande quantité
des noyaux bien plus petits qu'à l'état normal, presque atrophiés.,
mais sur la signification morphologique desquels il est difficile
de se prononcer.
Arrivons à présent au microbe. Nous savons combien sa
recherche est difficile, même quand il n'y a pas d'infections
secondaires. MM. Gibier, Sternberg, etc., n'ont parfois rien
trouvé sur des cadavres. Pour me garder contre cette éventua-
lité, je commençai, dès mes premières autopsies d'orientation,
Annales de l Institut Pastel'u
Pl. IX
NAREl.LI lEClr.
TALLERES DEL MUSEO
I
(25) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 457
non seulement à fixer et à conserver tous les organes en diffé-
rents milieux, mais aussi à mettre pendant 12 heures, dans
l'étuve à 37°, de gros fragments de tissu hépatique, préalablement
lavés à l'extérieur avec du sublimé, et suspendus par un fil dans
une chambre humide, dans le but de favoriser artificiellement
la multiplication des microbes qui s'y seraient trouvés en quan-
tité trop faible pour pouvoir être isolés ou recherchés avec
succès au moyen du microscope.
Cette précaution, comme nous le verrons plus tard, m'a été,
en effet, d'une grande utilité, car elle m'a permis d'établir exacte-
ment le siège et la voie de diffusion du b. ictéroïde, surtout dans
le parenchyme hépatique.
Dans cet organe, les microbes ne se trouvent pas en
quantité bien abondante, et il faut examiner attentivement et
longuement les préparations colorées par la méthode Nicolle, pour
pouvoir les trouver dans quelque anse capillaire, où on les
observe toujours réunis en groupes plus ou moins nombreux.
Cette tendance à se réunir en groupes dans l'intérieur des
vaisseaux constitue une disposition caractéristique du bac. icté-
roïde, dans toutes ses localisations sur les parenchymes des
divers organes.
En effet, en dehors du foie, on la voit se reproduire dans la
rate, dans les intestins, etc., oii l'on trouve très rarement des
microbes complètement isolés.
Ceci fait supposer immédiatement que la fièvre jaune est une
infection du sang, et que lamultiplication des microbes spécifiques
se fait de préférence dans l'intérieur des capillaires, surtout au
niveau de leurs sinuosités et leurs bifurcations, oii les microbes
trouvent plus facilement le moyen de se fixer et de coloniser.
Une démonstration très nette de ce fait nous est fournie par
l'examen des coupes de foie resté dans l'étuve à 37° pendant
12 heures.
Il est clair que dans ces fragments il se fait post mortem
une abondante prolifération des microbes spécifiques, exacte-
ment comme il arrive dans la pulpe splénique des typhiques, à
laquelle on fait subir le même traitement, toutes les fois qu'on
veut rendre plus faciles la recherche et l'isolement du bacille
d'Eberth.
En effet, si l'on examine les sections de ce foie à un faible
458 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (26)
grossissemonl, on voil des sinuosités capillaires, remplies de
microbes formant des amas tellement denses que, par leur
ensemble, ils reproduisent lu forme des capillaires eux-mêmes ou
plus exactement celle de leurs bifurcations, au niveau desquelles
semble s'eifecluer, comme j'ai déjà dil, la colonisation et la
prolifération métastatique des germes.
L'aspect que ceux-ci prennent dans les tissus est identique
à celui qu'on observe dans les cultures, sauf que leur proto-
plasma n'est pas toujours fortement et uniformément coloré en
bleu, mais présente une structure un peu granuleuse et transpa-
rente, surtout dans les parties les plus centrales.
On trouve néanmoins, dans le -foie resté à l'étuve, des
microbes isolés entre les cellules et éloignés des petits foyers
endovasculaires.
Ceci confirme encore davantage l'idée. déjà exprimée, que la
profonde stéatose de toutes les cellules hépatiques doit être attri-
buée à l'action directe, non des microbes, mais d'un poison
très actif fabriqué par eux.
Après le foie, l'organe qui, dans la fièvre jaune, est le plus
gravement et le plus souvent atteint, est sans doute le rein.
Les caractères microscopiques sont toujours ceux de la
néphrite aiguë parenchymateuse ou hémorragique.
Au point de vue histologique, les glomérules et l'épithélium
des canalicules urinaires sont le siège de raff"ection.
Les altérations du glomérule ne diffèrent pas de celles (ju'on
est habitué à trouver dans la glomérulo-néphrite infectieuse
commune. L'espace capsulaire contient presque toujours de la
sécrétion albumineuse, déjà coagulée et d'aspect granuleux,
contenant souventdes éléments épithéliaux nécrosés, des masses
sphériques hyalines et des globules sanguins. Les vaisseaux
des glomérules sont extraordinairement hyperhémics et présen-
tent souvent l'endothélium dégénéré en graisse ou desquamé.
Quant à l'épithélium des canalicules urinaires, il se montre
en plusieurs points complètement trouble, granuleux, dégénéré
ou nécrosé; les noyaux sont d'aspect normal, mais ils ont sou-
vent perdu la faculté de se colorer; l'intérieur des canalicules
urinaires contient fréquemment des masses coagulées, des
cylindres hyalins et granuleux produits par de l'albumine
exsudée.
(27) SUR LA PIÈVRE JAUNE. 459
Le tissu connectif interlobulaire participe peu au processus,
mais parfois il se trouve œdémateux ou infiltré; les vaisseaux
sanguins interlobulaires apparaissent en général hyperhémiés
et, sur quelques points, dilatés, affaiblis et parfois docliirés.
Les microbes sont aussi rares que dans le foie; néanmoins,
on peut toujours arriver à trouver quelque petit foyer métasta-
tique en rapport, habituellement, avec une section vasculaire, et
absolument identique à ceux que nous avons décrits dans le
parenchyme hépatique.
Lsi rate n'est que légèrement atteinte dans la fièvre jaune.
Le plus souvent, elle est de volume normal; rarement elle se
trouve un peu augmentée; c'est aussi ce qui arrive dans la
diphtérie. En outre, cette petite augmentation n'a aucun rapport
avec la coexistence d'une infection mixte, à laquelle on pourrait,
a priori, l'attribuer.
Dans l'observ. II, oii la rate présentait à l'état de pureté le
b. ictéroïde, l'organe était un peu aug-menté et, d'autre part,
l'interrogatoire du malade excluait tout antécédent de palu-
disme.
Dans d'autres cas, au contraire (observ. I, YII, VIII, X, XI),
011 il y avait des infections mixtes ou de véritables septicémies à
streptocoque, la rate se trouva tout à fait normale. C'est Sans
doute que la toxine ictérique, à elle seule, ne peut amener de
gonflement, et que les infections secondaires sont trop tardives
pour amener une réaction dans le système lymphatique.
En effet, j'ai vu que la légère tuméfaction qui s'observe par-
fois dans la rate est due, en grande partie, aux hémorragies
parenchymateuses de la pulpe splénique.
Ces hémorragies interstitielles sont fort communes dans la
fièvre jaune, et parfois elles prennent des proportions si vastes
qu'on ne distingue plus ni les lacunes veineuses de la pulpe, ni
le réticulum adénoïde, tandis que, sous le microscope, appa-
raissent de larges zones hémorragiques, au milieu desquelles
on trouve des masses amorphes hyalines, qui semblent être des
produits de coagulation.
En ce qui concerne les vaisseaux, on relève souvent une
infillration leucocytaire très manifeste autour des gaines arté-
rielles et dans les gaines lymphatiques qui accompagnent les
gros rameaux artériels.
460 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (28)
Dans les éléments de la pulpe, je n'ai observé ni formes de
karyokinèse ni altérations nucléaires qui méritent de fixer Tat-
tention.
Les follicules, quand on réussit à les retrouver dans le paren-
chyme, ne paraissent pas altérés.
La coloration des microbes spécifiques dans le tissu splé-
nique n'a été pratiquée par moi que dans la rate appartenant
au cas n° II, qui contenait le microbe spécifique à l'état d'absolue
pureté.
Leur recherche n'est pas difficile; ils se trouvent en effet
relativement très répandus, surtout dans les foyers hémorragi-
ques parenchymateux où on les observe, comme dans les autres
org-anes, réunis en petits groupes plus ou moins nombreux,
ayant le même caractère déjà décrit plus haut.
Enfin, les lésions du tube gastro-intestinal mériteraient un
examen spécial au point de vue histologique, puisque c'est
l'organe qui attire de préférence l'attention. Nous nous en occu-
perons brièvement, et seulement de ce qui pourra aider à l'inter-
prétation ultérieure des fonctions toxiques du poison ictérique.
En effet, après avoir exclu, en nous basant sur le résultat de
nos recherches bactériologiques, l'idée dominante relative au
siège gastrique ' du virus de la fièvre jaune et en avoir signalé
la présence dans le sang circulant, il est certain qu'on doit cher-
cher la cause des lésions symptomalogiques de la muqueuse
digestive dans un processus inflammatoire hématogène.
L'estomac n'est pas gravement altéré dans tous les cas de
fièvre jaune. Comme nous l'avons déjà établi en étudiant le
mécanisme d'une autre maladie spécifique à lésions intestinales
— r la fièvre typhoïde ^ — ces lésions peuvent se manifester avec
plus ou moins d'intensité, selon la sensibilité de la muqueuse à
l'action du poison spécifique.
Très probablement, le même fait se vérifie dans la fièvre
jaune, puisque, à côté des cas où le tube digestif est profondé-
ment altéré, on en observe d'autres qui, cliniquement et anato-
1. Cette idée, qui paraît être acceptée presque sans discussion par les auteurs
les plus sérieux qui se sont occupés de la fièvre jaune [Sternberg, Gibier, Jonex,
etc.), a été soutenue de nouveau, même récemment, par un distingué savant
brésilien, le D-' J.-B. de Lacerda. (Voir : Os vins nafebbre amarella. liio-Jancivo,
189G, p. 6.)
2. Voir : Etudes sur la fièvre typhoïde expérimentale. 3» Mémoire. {Annales
de l'Inst. Pasteur, 1894, page 353.)
(29) SUR LA FIEVRE JAUNE. 461
miquement, peuvent se développer avec des symptômes mor-
bides gastro-intestinaux relativement très légers, à tel point que
le même vomito (gastrorragie), qui peut être considéré comme
un symptôme caractéristique, peut parfois manquer totalement
et être remplacé, pendant tout le cours de la maladie, par des
vomissements bilieux, semblables à ceux qu'on observe dans les
fièvres bilieuses paludéennes communes.
Les principales altérations histologiques, relevées dans les
sections d'estomacs profondément altérés, comme, par exemple,
dans ceux des observ. 1 et V, sont les suivantes : la surface de
la muqueuse est recouverte d'une abondante couche formée de
mucosité, de cellules épithéliales en dégénérescence muqueuse,
de globules rouges et de leucocytes.
L'épithélium cylindrique des conduits excréteurs des glandes
gastriques est absent ou frappé, à diflférents degrés, de méta-
morphose muqueuse. L'épithélium des g-landes pepsinifères
présente des altérations atteignant, le plus souvent, les cellules
adélomorphes qui sont enflées, troubles, dég'énérées ou réduites
en amas granuleux; tandis que lés cellules délomorphes (de revê-
tement) paraissent plus résistants et conservent leur aspect et
leur situation normale.
Mais ce qui domine surtout à l'examen histologique de la
muqueuse gastrique, ce sont les lésions vasculaires.
En effet, les vaisseaux de la sous-muqueuse et le réseau
capillaire qui emprisonne toutes les glandes gastriques se pré-
sentent extraordinairement surchargés de sang-; le tissu con-
nectif intergiandulaire est le siège d'inhltrations lymphatiques
et d'hémorragies nombreuses et abondantes.
Dans ces derniers temps, on a voulu établir l'existence d'une
grave dégénérescence graisseuse des vaisseaux capillaires de
l'estomac, cherchant à expliquer ainsi la facile rupture et la
fréquence des gastrorragies dans les dernières périodes de la
fièvre jaune.
Bien que mes observations ne se basent que sur un petit
nombre de cas, je crois cependant pouvoir affirmer que cette
dégénérescence graisseuse des capillaires de l'estomac n'est ni
constante ni aussi grave qu'on voudrait le faire croire.
Il n'est pas difficile, d'ailleurs, d'expliquer la genèse des
hémorragies capillaires qui caractérisent le tableau morbide de
402 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (30)
la lièvre jauno, par des propriétés hémorragiparcs, déjà décou-
verles et étudiées pour certains microbes (coli-bacillo, slrciitacofiup,
pyocijuneus, bac. typhiqiie, etc.).
Nous verrons, en eiïet, que la propriété de déterminer des
congestions vasculaires et des hémorragies est un caractère
saillant du poison fabriqué par le bacille icléroïde.
En outre, étant admis que la dernière période de la fièvre
jaune est presque constamment caractérisée par l'invasion de
l'organisme parle coli-bacille,\e streptocoque, etc., il est clair que
l'action de tous ces microbes éminemment hémorragipares doit
souvent s'accumuler et déterminer, selon l'activité des poisons
et la résistance des organes, des manifestations hémorragiques
d'intensité diverse dans les muqueuses en général, et dans la
gastrique en particulier.
IV
MORPHOLOGIE ET BIOLOGIE DU BACILLE ICTÉROÏDE. DIAGNOSE
BACTÉRIOLOGIQUE RAf'IDE DU MÊME BACILLE
Le bacille ictéroïde se cultive facilement dans tous les
milieux nutritifs artificiels communs, solides et liquides, dans
lesquels il se présente sous l'aspect d'un bâlonnet aux pointes
arrondies, le plus souvent réuni en couples, d'une longueur de
2 à4 [JL et en général deux fois plus long que large. Cependant
celte forme varie dans de certaines limites, suivant le milieu
nutritif, l'âge, etc.
Il se colore facilement avec tous les liquides colorants
ordinaires, mais il ne résiste pas à la méthode de Gram.
La coloration des cils, par la méthode de Nicolle-Morax,
démontre la présence de cils vibraliles longs et nombreux (4-8).
11 est anaérobio facultatif. Avec la méthode de Leyal- Wcijl, on
n'obtient pas la réaction bleue de ïindol; avec la méthode de
Kitasato, on la voit apparaître très faible.
i° Cultures sur plaques de gélatine. — Le dévelojipement
en colonies distinctes, à la surface ou dans l'épaisseur des
plaqués de gélatine, constitue pour le bacille ictéroïde un élément
diagnostique d'une grande valeur.
Si on maintient les cultures à la température d'environ 20",
(31) SUU LA FIÈVRE JAUNIE. 463
ou voit déjà, après 24 heures, et à un faible grossissement, des
colonies piincli formes ayant l'aspect et les dimensions des
leucocytes du sang. Elles sont, en elfct, arrondies, transparentes,
incolores, sans noyau, et constituées par une granulation très
fine et brillante. Elles ne lluidifieiit jamais la gélatine.
Lorsqu'elles sont très nombreuses et très rapprochées, elles
cessent de croître; mais ne conservent pas leur aspect, et le plus
souvent, après 6 ou 7 jours, elles commencent à devenir opaques
et finissent par se transformer en autant de points noirs, tout à
fait impénétrables à la lumière.
Si, au contraire, les colonies se développent en surface et un
peu éloignées les unes des autres, elles continuent à augmenter
de volume et deviennent sphériques, en gardant toujours leur
aspect brillant et granuleux.
Peu à peu commence presque toujours à apparaître un noyau
plus ou moins foncé, plus ou moins grand, central ou périphé-
rique, mais toujours entouré d'un halo clair, d'oià partent de
fines granulations qui s'irradient vers la périphérie, où elles
disparaissent régulièrement, en une très délicate et élégante
nuance.
Arrivée à ce point, c'est-à-dire vers le 5® jour, la colonie
présente un aspect tellement caractéristique que, une fois connu,
on ne peut l'oublier.
Observées à l'œil nu, les colonies apparaissent, à la lumière
directe, avec un aspect laiteux, sans irisation, et à la lumière
réfléchie, d'une couleur gris cire.
Par transparence et à cause de sa parfaite opacité, on distingue
très bien et à l'œil nu le petit noyau.
Souvent, les colonies ne forment pas de sphères régulières;
bien au contraire, elles sont déprimées d'un côté oii se forme
une espèce de hile contenant le noyau; dans ces cas, la colonie
prend un aspect réniforme très caractéristique.
Dans des cas exceptionnels, la surface de la colonie n'est pas
constituée par ces granulations fines, uniformes et brillantes que
nous avons décrites plus haut, mais elle prend une élégante
disposition radiaire et ondulée qui, divergeant du centre, finit
par s'effacer régulièrement à la périphérie en une très légère et
imperceptible nuance.
L'aspect de ces colonies radiolées atypiques est si difTérente
464 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (32)
de l'aspect commun décrit plus haut, qu'il faut le bien connaître,
pour éviter les erreurs de diagnostic possibles et même faciles.
Même ce petit centre germinatif, opaque, auquel nous
do nnons vulgairement le nom de noyau de la colonie, ne con-
serve pas toujours la forme sphérique; il prend très souvent,
surtout lorsque sa situation correspond à la dépression d'une
colonie réniforme, la forme d'une sphère située au milieu d'un
cercle (telle que la figure connue de la planète Saturne), et
ressort d'une manière particulière par son aspect noir. Il est
rare de trouver des colonies sans noyau ou ayant deux noyaux
périphériques.
Mais, quelle que soit la forme prise par la colonie pendant
son développement, il est de règle qu'elle ne conserve pas
longtemps l'aspect indiqué.
A mesure qu'elle vieillit, c'est-à-dire à partir du 5" ou 6« jour,
l'aspect brillant de sa granulation commence peu à peu à se
troubler, devient opaque, lance des reflets noirâtres et finit par
devenir tout à fait noir, gardant seulement une petite zone ronde
et transparente au milieu de laquelle se dessine encore le petit
noyau avec une parfaite netteté.
Quand il s'agit de colonies développées dans l'épaisseur de
la gélatine plutôt qu'à sa surface, l'opacité survient beaucoup
plus vite, et, observées à un faible grossissement, elles appa-
raissent comme de petites sphères de couleur noire, comparables
à des gouttes d'encre.
Cette tendance spéciale des colonies à l'opacité plus ou moins
complète, constitue un autre élément important pour recon-
naître sur gélatine le bacille ictéroïde, au milieu d'autres
microbes qui se seraient accidentellement développés à côté de
lui.
Toutefois, il faut remarquer à cet égard que les colonies qui
se développent dans la gélatine ne présentent pas toujours le
type morphologique fondamental ci-dessus décrit.
Dans certaines plaques de gélatine où, soit par l'effet de
la température, soit pour d'autres causes, le développement des
colonies s'effectuait fort tardivement et avec une certaine diffi-
culté, j'ai vu assez fréquemment ces dernières présenter, dès le
commencement, des formes complètement atypiques, tant par
l'aspect que par la couleur.
(33) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 465
Ces formes atypiques apparaissent aussi quelquefois dans
certaines cultures qui se sont développées normalement, ou
lorsqu'elles commencent à vieillir
' Dans ce dernier cas, après environ 8-10-20 jours de vie, les
colonies commencent à éprouver une lente et graduelle trans-
formation, prennent une teintef jaunâtre ou brunâtre, disposent
leur surface par couches ou^anneaux concentriques, formant des
dessins en rosette, en gazon, en losange, et laissent apparaître
des noyaux étoilés, des entrelacements réticulaires ; en nn mol,
elles donnent lieu à une série de formes tout à fait étranges, qu'il
est impossible de décrire en détail.
Ce pléomorphisme pourrait amener des confusions faciles,
en particulier avec les nombreuses variétés du coli-bacille. C'est
pourquoi j'ai cherché quelques caractères différentiels, suscep-
tibles d'être appliqués rapidement, et que voici résumés :
i° Le développement du bacille ictfiroïde sur les plaques de
gélatine doit s'obtenir à une température supérieure à 20° C;
2° Lorsque, pour une cause quelconque, le développement
régulier des colonies à la surface de la gélatine ne commence
pas à s'effectuer après les premières 36-48 heures, on doit s'at-
tendre à un développement atypique tardif;
3° Ce pléomorphisme tardif du bac. ictéroïde se distingue du
pléomorphisme présenté par les colonies du coli-bacille, en ce que
celui-ci a lieu constamment et en conditions normales. J'ai
suivi, à travers plusieurs générations sur de la gélatine, cinq
variétés de coli-bacille isolées de l'estomac et de l'intestin de
sujets morts de fièvre jaune. Elles présentaient, au début, des
formes peu distinctes les unes des autres; mais déjà, dès les
premières générations, parurent dos colonies pléomorphes ettout
à fait dillérentes des types primitifs. Ces colonies nouvelles furent
successivement transportées sur d'autres plaques, et, à chaque
i. Je crois devoir remarquer ici que celte description morphologique date de
mes premières observations. Mes études ultérieures m'ont démontré que la vie
de laboratoU^e produit des changements, parfois très profonds, dans la physiono-
mie initiale des colonies développées sur plaquus de gélatine.
Des recherches ultérieures permettront d'établir ju?(iii'oii peut aller ce p/éomor-
phisme de faboratoiî'e.
Actuellement je crois que la description morphologique que je viens de donner
est, à la rigueur, seulement applicable aux microbes récemment isolés du malade
de fièvre jaune ou de son cadavre.
**
466
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(34)-
nouvelle génération, il se reproduisit des (iguros toujours
nouvelles ;
4° Un caractère invariable, différentiel des colonies sur géla-
tine du bacille ictéroïde de celles du coli-bacilk, résulte de ce que
les premières sont toujours incolores et deviennent peu à peu
opaques, sans avoir jamais pris cette couleur brunâtre châtain,
plus ou moins intense, qui caractérise indistinctement toutes
les colonies coli-bacillaires, même dans la première période de
leur développement.
Cet élément différentiel servira naturellement dans les dia-
gnostics hâlifs, car si l'on attend que les colonies du bacille
ictéroïde, poussées à la surface de la gélatine, aient atteint leur
complet développement, en prenant cet aspect sphérique ou
rùiiiforme, - à noyau incolore ou noirâtre et fînemeut granu-
leux, décrit plus haut, aucune confusion n'est plus possible
avec les formes bien connues de cratère, de feuille de vigne, de
m£r de glace, etc., présentées par les innombrables variétés
du coli-bacille.
Du reste, nous verrons plus tard que, contrairement à ce qui
s'observe pour le choléra, pour la fièvre typhoïde et plusieurs
autres maladies infectieuses, la culture sur plaque de gélatine
n'est pas le meilleur procédé pour établir exactement la diagnose
bactériologique du bacille ictéroïde.
2o Cultures sur la gélatine solidifiée. — a) Les cultures
obtenues par piqûre n'offrent rien de vraiment caractéristique.
A la surface et autour du trajet de la piqûre, le bacille ictéroïde se
développe lentement, sous forme d'un petit disque, presque
transparent comme une goutte de mucosité, et avec peu de ten-
dance à s'étendre.
Quelquefois le développement en surface reste complète-
ment rudimeutaire ou manque tolalemenl. Le trajet ju-ofond du
fil de platine apparaît au contraire nettement, sous forme d'un
ruban, constitué par de très fines sphères opaques, qui ne con-
fiuent jamais et se présentent plus grandes et plus distinctes
sur les bords et à l'extrémité inférieure de la ligne de pi-
qûre.
b) La culture en strie est extrêmement caractéristique, mais
dans certaines conditions seulement. Si l'ensemencement est
copieux, le développement s'elfectue sur toute la surface, sous
(35) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 467
forme d'une fine couche plus ou moins irisée, mais qui ne pré-
sente rien de remarquable.
Lorsque, au contraire,, l'ensemencement est pauvre on
microbes, fait par exemple avec une trace de sang ou un peu de
suc viscéral d'un animal infecté, les colonies sont isolées et
apparaissent, après quelques jours, comme de petites perles
d'aspect blanc laiteux, sans aucune irisation. Dès que ces petites
perles ont atteint un certain degré d'accroissement, elles peuvent
s'arrêter et rester stationnaires pour toujours.
Mais, le plus souvent, surtout si les colonies se trouvent
assez isolées les unes des autres, un phénomène se produit
que nous décrirons plus en détail à propos des cultures sur
gélose; c'est-à-dire que les colonies continuent à se développer,
coulant vers les parties déclives, et donnant lieu à la formation,
de plusieurs traits sinueux qui s'entre-croisent et s'unissent en
plusieurs points, descendant vers le fond du tube, comme autant
de petites rigoles de blanche cire brillante.
Dans ce cas, la culture prend un aspect si particulier qu'il
n'est pas possible de le décrire.
Ces petites rigoles d'aspect cireux, confluant vers le bas,
forment peu à peu, au fond du tube, un petit dépôt de substance
blanche et luisante. Avec le temps il se manifeste en outre, sur
plusieurs points du chemin parcouru par ces rigoles, des
veines transparentes qui contrastent sing'ulièrement avec l'opa-
cité laiteuse de la masse fondamentale, et font supposer que la
fine pellicule externe opaque s'est fendue en quelques points
pour laisser voir la masse sous-jacente, d'aspect de cire et d'une
transparence parfaite.
3° Cultures sur gélose. — Contrairement à ce qui se vérifie
pour la plupart des microbes pathogènes connus, la culture sur
g-élose représente pour le bacille icléroïde un moyen diagnostique
de premier ordre, mais seulement dans certaines conditions,
que nous allons établir tout de suite.
Si avec l'anse de platine ou avec l'extrémité d'une pipette
Pasteur, contenant un peu de sang ou un peu de suc splénique
ou hépatique, d'un cadavre ou d'un homme chez qui il n'y a pas
eu d'abondantes infections secondaires, on pratique des ense-
mencements en strie à la surface d'un tube de gélose solidifiée
obliquemeut, et si l'on place ensuite ce tube dans l'étuve à 37" G,
468
ANNAliES DE L'INSTITUT PASTEUll.
(36)
on observe après 12-24 heures l'apparition de plusieurs colonies
disséminées à la surface du milieu nutritif et plus ou moins
éloignées entre elles, suivant la quantité ou le contenu micro-
bien du matériel ensemencé.
Ces colonies n'offrent rien de remarquable. Elles sont
arrondies, d'aspect grisâtre, un peu irisées, transparentes, à
surface lisse, uniforme, et à marges régulières.
En laissant encore la culture dans l'étuve, les colonies con-
tinuent à croître quelque peu de la même manière, jusqu'à ce
que, arrivées à un certain point, elles restent stationnuires
comme celles de n'importe quelle autre espèce microbienne.
Mais si, après s'être développées, pendant 12-24 heures ou
même davantage, dans l'étuve à 37°, on transporte ces cultuies
à la température ambiante de 20°-28°, l'accroissement successif
des colonies s'effectue d'une manière tellement différente de la
première qu'on est forcé de le remarquer tout de suite. En effet,
après les premières 8-10 heures, on observe, autour des colonies
primitives développées dans l'étuve, la formation d'un bourrelet,
qui se distingue immédiatement par son aspect saillant, blanc
opaque, à reflets nacrés, et contraste d'une manière très nette
avec la partie centrale qui reste toujours plate, irisée et transpa-
rente.
Ce phénomène est si net qu'on peut l'observer même à
la lumière artificielle, et, une fois connu, il laisse une impression
si bien définie que, pour distinguer immédiatement et à l'œil nu
une colonie du bacille ictéroïde, au milieu de toutes les autres colonies
microbiennes décrites jusqu'à présent, il suffit d'une simple ins-
pection superficielle.
En laissant toujours la culture à la température ambiante, le
bourrelet nacré continue à se développer, gardant toujours le
même aspect. 11 grossit, devient plus proéminent et finit par
entourer la colonie centrale primitive d'une sorte debord ondulé,
régulier et faisant fortement saillie.
Une fois arrivées à cette phase du développement, les colo-
nies prennent un aspect vraiment curieux qu'on pourrait com-
parer à un sceau de cire à cacheter, dont la partie centrale,
déprimée, transparente, lisse, légèrement irisée et parfaitement
circulaire, est représentée par la colonie qui s'y est développée
à la température de l'étuve, tandis que le tow/re/e^ extérieur, très
(37)
SUR LA FIÈVRE JAUNE.
469
proéminent, d'une opacité brillante et nacrée, et à contours un
peu ondulés, est formé par la seconde phase du développement
qui s'est effectuée à la température ambiante.
Quand les colonies se développent très loin les unes des
autres, chacune d'elles croît indépendamment et forme son
propre 5cmw distinct ; si, au contraire, le matériel ensemencé a
été abondant, et si les colonies se développent à l'étuve, bien rap-
prochées, les bourrelets externes, développés tout de suite à la
température ambiante, finissent bientôt par se réunir, et alors
l'aspect de la culture tout entière prend un caractère excessi-
vement curieux. Il semble qu'à la surface de la gélose on ait
coulé une haute couche de paraffine opaque et qu'ensuite, avec
un petit sceau circulaire, on ait pratiqué autant d'empreintes
profondes, qu'il y avait de primitives colonies transparentes,
circulaires, développées à l'étuve.
Les jours suivants, ce bord extérieur de la culture continue
encore à se développer si la température ambiante se conserve
favorable entre 20°-22°, et, si les colonies sont séparées entre
elles, on observe la manifestation d'un autre caractère biolo-
gique intéressant.
Le bourrelet nacré, après avoir formé une espèce de cratère
autour de la petite colonie développée à l'étuve, continue à
croître en se dirigeant vers les parties déclives du milieu nutritif,
oii il tombe lentement sous forme d'un petit ruisselet de téré-
benthine de Venise.
Si, dans son parcours, ce ruisselet en rencontre d'autres, ils
confluent et finissent par former une espèce de filet à mailles
irrégulières, qui se dirigent vers le fond, en laisg^nt derrière
eux les empreintes profondes des petites colonies développées
primitivement à l'étuve.
Mais, arrivées au 10^ jour, les cultures commencent à chan-
ger complètement d'aspect.
Tous les bourrelets, tous les ruisselets qui coulaient vers le
bas, en somme toute cette partie de la culture qui s'était déve-
loppée à la température ambiante, prenant cet aspect opaque
nacré, déjà décrit, et s'élevanl fortement au-dessus du niveau
des primitives colonies développées à l'étuve, commence peu à
peu à s'aplatir, presque à se liquéfier, à devenir transparente
et, enfin, disparaît presque entièrement, en laissant seulement à
470
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(38)
sa place une pellicule très fine et transparente qui en montre les
contours passés et en garde l'empreinte.
Tandis que celte étrange métamorphose s'opère dans la
partie de la culture développée à la température ambiante, les
petites colonies circulaires primitives, développées à 37",
deviennent un peu plus opaques, mais restent invariables dans
leur forme. Et comme les riches bourrelets externes, aussi bien
que les ruisselets qui en sont nés, se sont transformés en une
très subtile pellicule transparente, l'aspect final de la culture est
comparable à un petit « archipel », où les îles émergeantes à la
surface seraient représentées précisément par les mêmes colonies
développées les premières 24 heures à l'étuve à 37'', et la surface
de Veau par la subtile couche résiduelle de la partie développée
à la température ambiante.
Comme il est facile de remarquer, on a alors une figure com-
plètement inverse de celle que nous avons décrite aux pre-
miersjours du développement.
En effet si, après avoir ensemencé le tube de gélose, on le
maintient à la température ambiante au lieu de celle de l'étuve,
on voit se produire un phénomène opposé à celui qui vient d'être
décrit. Les colonies qui apparaissent successivement à la surface
de la gélose ne sont pas identiques à celles qui se développent à
l'étuve, mais elles paraissent autant de gouttes de lait, à surface
luisante, et très relevées. Si la culture est toujours maintenue à
la même température, ces gouttes finissent par couler dans les
parties déclives, et par se réunir sans présenter rien de caracté-
ristique. Inversement, si, dès que lapelitegoulte d'aspect laiteux
se manifeste, on porte la culture à l'étuve, elle apparaît immédia-
tement entourée d'un nouveau bourrelet, qui, au contraire de celui
que nous avons décrit comme se développant à basse température,
est plat, transparent et irisé, de sorte que la colonie, au lieu de
présenter comme dans le premier cas la forme d'un cratère ou
d'un sceau de cire à cacheter, présente celle d'un bouton à noyau
central proéminent sur la zone périphérique.
Il est superflu de répéter que, pour la vérification de ces
détails morphologiques, il faut toujours employer la gélose
solidifiée obliquement en tubes, et semer le matériel en petite
quantité, de manière à obtenir le développement des colonies le
plus loin possible les unes des autres.
(39) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 471
L'ensemencement d'un matériel abondant, en déterminant
eneflet le développement de beaucoup de colonies qui confluent
rapidement, empêche l'apparition ultérieure du bourrelet carac-
téristique. Néanmoins, on observe parfois cette apparitionmême
autour des cultures confluentes, sous l'aspect d'un fin ruban
brillant et opaque qui en suit et délimite les contours extérieurs,
à la surface du milieu nutritif.
Comme on le comprend facilement, ces caractères morpholo-
giques présentés par le bacille iclérioide sont entièrement origi-
naux, et ils peuvent être utilisés dans la pratique comme moyen
rapkle et sûr pour sa diagnose bactériologique.
Dans ce but, on doit recommander avant tout la dilution la
plus complète du matériel d'ensemencement, que celui-ci soit
pur ou infecté par la présence de germes de différente nature.
Après avoir exécuté la dilution dans un tube de bouillon
stérile, on pratiquera l'ensemencement du matériel, en passant
successivement l'anse même de platine à la surface de plusieurs
tubes de gélose, ainsi que l'on fait couramment pour le diagnostic
bactériologique delà diphtérie \
Le diagnostic bactériologique de la fièvre jaune peut donc
être établi en 24-25 heures au plus et sans microscope. Il suffit
de constater l'apparition du bourrelet caractéristique.
Le seul inconvénient qu'elle ofïre au point de vue pratique,
c'est qu'on n'est pas sûr d'obtenir dans tous les cas, du malade
ou du cadavre, un matériel qui contienne le microbe spécifique.
4" Cultures sur le sérum solidifié. — Ce milieu nutritif est peu
propice au développement du b. ictéroïde. L'ensemencement
effectué avec une anse chargée d'une culture en bouillon, donae
i. Dans mes recherches ultérieures, je me suis aperçu que lorsque les culturts
ont passé pendant plusieurs mois à travers des animaux, une partie des colonies
qui se développent sur la gélose ne peut plus former son bourrelet nacré carac-
téristique.
Dans ce cas, c'est seulement un petit nombre d'entre elles qui présente l'aspect
décrit plus haut.
Afin de maintenir autant que possible aux colonies ictéroïdes le caractère
primitif qu'on observa toujours lorsqu'on les isole des malades ou des cadavres,
j'ai l'habitude de cultiver, et d'employer toujours dans les passages successifs, les
colonies qui se manifestent avec leur aspect typique complet. Ceci confirme
toujours davantage l'extraordinaire tendance au pléomorphisme, manifestée par
le bacille ictéroïde sur fous les milieux nutritifs artificiels.
Ea outre, ce plùomorphisme indique qu'on ne peut pas encore considérer
comme définitivement achevée l'étude morphologique du microbe de la fièvre
jaune.
472 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (40)
lieu à la production d'une petite couche luisante, très transpa-
rente et à peine visible. L'accroissement est rapide, mais comme
il s'arrête après 24 heures, la culture qui en résulte est très mes-
quine.
Quand on fait l'ensemencement avec un matériel peu abon-
dant, les colonies qui se développent isolément apparaissent
comme autant de gouttelettes de rosée, semi-transparentes et à
peine perceptibles.
Les préparations colorées des microbes développés sur
sérum confirment la mauvaise réputation de ce milieu nutritif.
En effet on y observe des formes plus petites qu'à l'ordinaire,
arrondies et semblables aux microcoques isolés ou accouplés.
o° Cultures sur pommes de terre. — La pomme de terre ne se
.prête pas non plus bien à la culture du bac. ictéroïde. Celui-ci se
développe en surface, sous forme d'une fine pellicule transpa-
rente, glacée, complètement invisible et qui reste bientôt sta-
tionnaire et inaltérée pendant plusieurs mois, sans jamais devenir
foncée, comme cela arrive dans la culture classique du bacille
typhique.
6° Cultures en bouillon de viande. — Le bouillon simple de
Lof fier n!est pas un des meilleurs milieux nutritifs pour le microbe
de la fièvre jaune, surtout quand il est récemment isolé du
cadavre, ou provient d'une vieille culture sur gélose. Dans les
deux cas, les cultures sont toujours peu abondantes et mon-
irent, même après 24 heures, des formes d'involution, repré-
sentéespar des renflements terminant en forme de massues. C'est
ce qui se passe aussi, comme on sait, avec le vibrion cholérique.
Lorsque le bac. ictéroïde s'est définitivement habitué à vivre
sur des milieux nutritifs artificiels, la culture en bouillon s'ob-
tient régulièrement et elle se traduit par un aspect trouble, bien
appréciable, sans pellicules ni dépôts floconneux. Elle ne se
fait pas bien au-dessous de 14°-16° C.
Les microbes se multiplient dès le début sous une forme
régulière et un peu plus longue que sur gélose; mais, après 5 ou
G jours, ils commencent à présenter des formes d'involution.
Les cellules s'allongent, s'enflent aux pôles, présentent des nodo-
sités, des fragmentations, des dégénérations vacuolaires, etc.,
jusqu'à ce que, vers le 8" jour, on n'y trouve plus que des
figures bizarres, absolument méconnaissables.
Annales de l Institut Pasteur
i>L. XI
BACILLUS ICTEROÏDES
13 14 15 16
BACILLUS COLI CÛMMUNIS
ABC
I
(41) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 473
7° Cultures dans le lait. — Le développement du bac. ictérotde
s'obtient facilement dans le lait, sans qu'il se produise, même
après plusieurs semaines, de coagulation de la caséine. Toute-
fois ce fait, comme nous verrons plus loin, ne signifie pas que le
microbe de la fièvre jaune soit incapable d'attaquer le sucre de
lait et de produire de l'acide lactique.
8° Cultures en BomLLON de viande avec lactose a 2 0/0 et
CaCO\ — C'est le meilleur milieu nutritif liquide pour le bac.
ictéroïde, qui s'y développe rapidement et en abondance, sans
cependant y déterminer ni pellicules, ni dépôts floconneux, ni
aucune fermentation apparente du sucre.
Cultures en bouillon de viande avec glucose a 2 0/0. — On
obtient dans ce milieu une culture assez parfaite, mais il se fait
en même temps une fermentation active de la glucose avec une
abondante production de gaz.
10° Cultures en bouillon de viande avec saccharose a 2 0/0. —
Culture abondante, sans fermentation visible du sucre. L'addi-
tion de craie amène un commencement de fermentation.
11° Cultures sur gélose au tournesol. — Dans ce milieu, le
bac. ictéroïde se développe comme sur de la gélose ordinaire,
seulement, à partir du 2« ou 3** jour, la couleur bleue du milieu
commence peu à peu à tourner au rouge. Cela témoigne que le
bac. ictéroïde, qui ne fait pas fermenter les bouillons lactosés,
attaque cependant légèrement le sucre de lait.
12° Cultures sur gélatine de pommes de terre. — Acidité natu-
relle. Aucun développement, qu'on ajoute ou non de l'iodure de
potassium.
13° Cultures sur gélose Elsner. — Acidité naturelle avec du
bouillon de pommes de terre, sulfate de quinine à 1 0/0 et acétate
de barium à 0,25 0/0. Développement très lent et limité, à partir
de 24 heures.
14° Cultures dans le bouillon Parietti. — Le bac. ictéroïde
peut se développer dans le bouillon de viande, en tolérant j usqu'à
9 gouttes (par 10 c. c. de bouillon) du mélange acide Parietti
(eau 100, ac. phénique 5, ac. chlorhydrique 4).
lî)° Cultures dans le liquide de Pasteur. — Eau 100, sucre
candi 10, tartrale d'ammoniaque 0,50, phosphate de potasse 0,10.
Développement peu abondant. Les microbes y conservent
cependant leurs caractères morphologiques.
474 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (42)
16"^ Cultures dans l'infusion de foin. — Développement
presque imperceptible. Les microbes s'y multiplient très peu, en
présentant des formes atypiques.
V
PATHOLOGIE COMPARÉE DE l'iNFECTION
Le microbe spécifique de la fièvre jaune est pathogène pour
la plupart des animaux domestiques.
Comme matériel d'inoculation, dans toutes mes expériences,
j'ai injecté les cultures de 24 heures dans du bouillon contenant
de la lactose à 2 0/0 et du carbonate do chaux. Dans ce bouillon
le développement du bac. ictéroïde est beaucoup plus rapide et
plus abondant que dans le bouillon simple. L'addition du car-
bonate calcique sert à maintenir le milieu neutre et à révéler
immédiatement la présence de contaminations microbiennespos-
sibles, dues surtout au colibacille, au staphylocoque et au strepto-
coque.
En effet, dans les bouillons lactosés, les premiers manifestent
immédiatement une fermentation active. Les streptocoques qui,
isolés, ne donnent pas non plus de fermentation en donnent une
assez active en présence du bac. ictéroïde.
La pathologie comparée du bac. ictéroïde se trouve résumée
dans l'exposé succinct des expériences suivantes.
A. L'infection amarile chez les souris (mus musculus albinus). —
Ces petits animaux sont extrêmement sensibles à l'action de
doses très petites du virus ictéroïde. Quelques goultes injectées
sous la peau les tuent régulièrement, après une maladie de
3-5 jours.
Les symptômes présentés durant cette période n'ont rien de
caractéristique : 24 heures après l'injection, l'animal commence
à perdre son habituelle vivacité, devient triste et se relire dans
un coin de sa cage; il présente ensuite une sécrétion catarrhale
des paupières, ferme les yeux, se refroidit et meurt.
Le tableau anatomo-pathologique est le suivant : le foie pré-
sente des taches blanchâtres tout à fait semblables aux taches
anémiques bien connues de Hanoi. En rapport avec ces taches,
les cellules hépatiques, examinées à l'état frais, montrent une
dégénérescence granulaire intense ; la rate est énormément
(43) SUR LA FlEVIll^ JAUNE. 475
tuméfiée et hémorragique, et atteint parfois 3-4 fois le volume
normal; les reins se montrent aussi très congestionnés et avec
l'aspect de la glomérulo-néphrite.
Les cultures démontrent la présence de quantités innom-
brables de microbes, aussi bien dans le sang que dans les
organes. On peut les observer en quantité dans le sang et dans
la rate, même à un simple examen microscopique direct, après
une coloration préalable quelconque.
Il s'agit donc d'une véritable infection seplicémique, qui se
manifeste après S jours de maladie.
Les cultures des cavités séreuses montrent un nombre de
microbes parfois très insignifiant, el en tout cas bien inférieur à
celui qu'on trouve dans le sang ou dans le parenchyme des
organes.
B. L'infection amarile chez les cobayes — Le cobaye est un
animal assez sensible au bacille ictéroïde.
L'infection peut s'obtenir indifféremment par voie sous-
cutanée, péritonéale, intraveineuse ou intratrachéale.
La durée de la maladie ainsi que le résultat anatomique et
bactériologique varient suivant la voie par laquelle l'infection
se produit.
1° Infection sous-cutanée. — La dose mortelle minima ne peut
se fixer. J'emploie ordinairement la dose de 0.5 cm. c. d'un
bouillon-culture de 24 heures, mais les résultats ne varient
guère qu'on emploie 5 cm. c. ou 0,1 cm. c.
La fièvre, jaune expérimentale des cobayes est une maladie
cyclique., qui ne peut être influencée, généralement, par la dose du
virus inoculé.
Cette maladie dure en moyenne de 5 à 8 jours, mais la plu-
part des décès arrivent au plus tard le T'' jour de maladie. Par
exception, cependant, les cobayes peuvent mourir après les
premières 48 heures ou seulement après 15, 20 et 30 jours.
Mais, comme j'ai déjà dit, cela ne dépend pas de la quantité de
la culture inoculée, mais bien des conditions spéciales de résis-
tance de l'animal; car, dans les nombreuses séries de recherches
effectuées dans le but de résoudre définitivement ce point
controversé, j'ai vu mourir au 6" ou 7« jour, et môme avant, des
cobayes inoculés avec 0,1, 0,2, 1,0 cm. c, etc., et survivre
jusqu'aul4«oul6'^jourdes cobayes inoculés avec 0,5, et2,0cm. c.
476 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (44}
Les phénomènes qu'on relève durant la maladie sont la
fièvre et l'amaigrissement.
En effet, 24 heures après rinjection du virus, la température
rectale du cohaye, qui est normalement de 38''-39« G., monte
à 39°, 6,-40", 8, et on observe une diminution du poids de
20-30 grammes et plus. Les jours suivants, la température
monte jusqu'cà 410-41°, 5 ; le poids continue à diminuer irrégu-
lièrement, mais presque sans interruption jusqu'à la mort qui
a lieu habituellement, comme je l'ai déjà dit, entre le 3" et le
8" jour, précédée de quelque décharge diarrhéique.
Le résultat anatomique est le suivant : le point d'injection
présente parfois un œdème hémorragique ou une vaste infil-
tration d'aspect légèrement purulent; les ganglions lymphaliques
axillaires sont augmentés de volume et extraordinairement
cong'estionnés; à l'ouverture de la cavité tlioraciqiie, les poumons
se présentent en conditions normales, parfois parsemés de
petites taches ecchymotiques, et, dans les cas de très longue
durée, les cavités pleurales et le péricarde se trouvent remplis
d'un exsudât citrin ou hémorragique. Le muscle cardiaque est
normal; sous le sternum, la glande thymus, surtout dans les cas
de très longue durée, apparaît fortement hypertrophiée, d'aspect
pâle, presque blanc jaunâtre, purulent.
A l'ouverture de la cavité abdominale, le péritoine apparaît
presque toujours un peu congestionné, mais, seulement dans
les cas un peu chroniques, on y rencontre une petite quantité
d'exsudat, d'ordinaire dense et parfois si riche en éléments
lymphoïdes, qu'il a l'aspect d'un liquide lactescent; le foie
est toujours congestionné, mais d'aspect normal. Dans les
cas chroniques seulement, c'est-à-dire lorsque l'animal vient à
mourir après plusieurs jours, le foie se présente évidemment
dég'énéré, gris pâle et avec l'aspect noix muscade. Dans un
cobaye mort après deux mois et demi, à la suite d'une seconde
injection de virus, 25 grammes de substance hépatique don-
nèrent 1 gr. 3 de substance grasse. Néanmoins, la dégénéres-
cence graisseuse des cellules hépatiques n'atteint jamais chez le
cobaye cet aspect que nous avons décrit chez l'homme et que
nous retrouverons plus loin chez d'autres d'animaux.
Chez les cobayes, la cellule hépatique est très résislanlc à
l'action du poison ictérique, lequel produit au plus un trouble
(4fî) SUli LA FIÈVaE JAUNE. 477
granuleux du protoplasme et des phénomènes de nécrose cellu-
laire, très rarement suivis d'un processus se terminant par une
dégénérescence adipeuse.
L'hypertrophie de la rate constitue le fait constant et le plus
caractéristique de l'infection amarile chez les cobayes, Elle est
toujours très prononcée : la rate atteint parfois 4-5 fois le
volume normal. Dans ce cas, l'organe est rouge brunâtre, peu
résistant, très riche en pulpe et facilement friable.
Le degré de cette hypertrophie dépend surtout de la durée
de la maladie. Dans les cas exceptionnels d'une durée de 3 ou
4 jours, la tuméfaction splénique est peu prononcée; dans ceux
qui dépassent le terme ordinaire extrême de 8 jours, elle est
toujours plus marquée, et parfois extraordinaire.
Si la maladie a une longue durée (cas chroniques), la rate
apparaît plus pâle que d'habitude : le processus inflammatoire
finit par donner lieu aux altérations persistantes bien connues,
représentées par l'hyperplasie de la pulpe, des trabécules,
des parois vasculaires, etc.
Après la rate, l'organe qui appelle le plus fréquemment
l'attention chez les cobayes, c'est le rein. Le tissu rénal du
cobaye ne réagit pas contre le poison amaril avec la même
intensité que celui de l'homme ou d'autres animaux. Cepen-
dant, dans les cas aigus comme dans les chroniques, cet
organe se trouve toujours un peu altéré chez les cobayes.
Dans les cas aigus, il s'agit surtout de processus congestifs ;
dans les cas chroniques, on a évidemment affaire à une altération
glomérulaire, reconnaissable même à l'œil nu.
En ce qui regarde l'urine, la recherche de l'albumine ne
donne pas chez les cobayes des résultats dignes d'attention.
Rarement, j'ai pu en démontrer la présence, en employant la
preuve de l'anneau, dans des cas qui avaient duré 16-20 jours.
Une seule fois, j'ai pu la révéler en très petites traces dans
l'urine d'un cobaye mort après 6 jours de maladie.
Quant à Vappareil digestif àa cobaye, contrairement à tout ce
que j'ai pu établir pour le poison typhique et à l'opposé de tout
ce qui se vérifie chez l'homme et chez le chien, il paraît très résis-
tant à l'action du poison amaril. En effet, dans la plupart des
autopsies pratiquées sur des animaux morts par infection sous-
cutanée (et qui s'élèvent déjà à plusieurs milliers), j'ai rencontré
478 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (46>»
le tube intestinal presque tout à fait normal, sauf une légère
distension ou un état congestif général, plus ou moins marqué,
et qui est commun à toutes les infections expérimentales. Seu-
lement dans quelques cas, très aigus (mort survenue après
36-48 heures), j'ai pu observer dans le tube digestif tous les
signes d'une gastroentérite aiguë, de larges portions de l'in-
testin grêle se trouvant remplies de sang.
Mais ce qui représente le fait le plus saillant de l'infection
amarile expérimentale chez les cobayes, c'est moins le tableau
des altérations morbides, que le résultat bactériologique.
En effet, quiconque considère à priori la longue marche
cyclique de cette infection chez les cobayes, se trouve plus porté
à considérer le processus morbide comme une intoxication que
comme une infection commune.
Néanmoins les cultures, faites avec le sang et les viscères
des cobayes qui meurent après la période habituelle de G-8 jours,
démontrent une abondance extraordinaire de microbes répandus
dans tout l'organisme, surtout dans la rate. Les cobayes meurent
donc d'infection à forme septicémique.
A mesure que la mort s'éloigne du terme ordinaire indiqué
plus haut, les microbes trouvés à l'autopsie deviennent moins
abondants.
Ils commencent à diminuer, puis à disparaître, d'abord du
sang circulant, où ils sont toujours moins abondants même
dans les formes aiguës, ensuite des reins et enfin du foie.
La rate est l'organe oii l'on trouve toujours des microbes,
même après une longue maladie. Seulement, dans quelques cas
d'une durée exceptionnelle (40-50 jours), l animal peut mourir
d'intoxication et de cachexie, et le cadavre se présenter stérile.
Après avoir établi le fait assez curieux d'une septicémie qui
tue les animaux après une maladie fébrile de 7 jours, il restait
à étudier la façon de se comporter des microbes inoculés dans
l'organisme pendant cette période cyclique.
Dans ce but, j'ai inoculé, en même temps, plusieurs séries de
cobayes, que je sacrifiais de 12 en 12 heures, en pratiquant des
cultures comparatives du sang et dos viscères, jusqu'au moment
où la période cyclique terminée, ils commençaient à succomber
.spontanément.
' De cette façon, j'ai pu vérifier l'ordre suivant de faits : après
(47; SUR LA FIÈVRE JAUNIC. 479
12 heures, les microbes inoculés sous la peau apparaissent déjà
dans la raie d'une façon constante; ce n'est qu'en cultivant de
grandes quantités de sang dans des milieux liquides qu'on peut
obtenir alors des cultures positives.
Après 24 heures, on obtient des cultures positives même avec
le foie.
Du 2« au 5« jour inclusivement, sauf des exceptions, les cul-
tures restent complètement stériles, ou montrent la présence de
quelques rares microbes et seulement dans la rate. Au 6** jour, il
se fait une brusque invasion générale des microbes dans le
sang- et les organes, ayant toujours son siège principal dans la
rate, de telle sorte qu'au 7'' jour, c'est-à-dire lorsque la mort
arrive spontanément, la multiplication générale et abondante
des microbes prend le type d'une véritable septicémie.
Celte façon de se comporter des microbes icléroïdes, dans
l'organisme des cobayes pendant la maladie que nous avons
décrite, mérite de fixer toute notre attention, non seulement
parce que, comme nous verrons plus loin, le même fait se
répèle aussi chez les lapins et les singes, mais parce que ce type
infeclieux, expérimental, présente beaucoup d'analogies avec
celui qui se vérifie spontanément chez l'homme,
Un dernier fait curieux de l'infection sous-cutanée chez les
cobayes, c'est l'absence complète ou l'extrême rareté des micro-
bes dans les cavités séreuses.
En effet, même dans les cas de développement très rapide,
les cavités pleurales et périlonéales restent le plus souvent
stériles ou donnent lieu à de rares colonies, l'examen microsco-
pique du liquide péritoncal montre parfois la présence de grands
phagocytes remplis de microbes, sans que ceux-ci puissent se
rencontrer à l'étal libre.
Gela contraste singulièrement avec le résultat de la plupart
des infections expérimentales, surtout de celles qui sont dues au
colibacille ou au bacille Lypkiqiie, lesquels, comme on le sait, quel
qu'en soil le mode de pénétration dans l'organisme, trouvent
toujours, surtout dans la cavité péritonéale, un milieu élective-
ment favorable à leur localisation et à leur multiplication.
2° Infection péritonéale. — Ce mode d'infection chez les
cobayes no présente d'intérêt qu'on tant qu'il établit un fait que
nous utiliserons bientôt, et qui est en rapport avec tout ce que
480
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(48)
nous venons de dire relativement aux localisations séreuses du
bacille ictéroïde, et avec ce que nous avons signalé à propos de
l'infection chez les souris blanches.
En ce qui regarde la durée de la maladie, la voie périto-
néale l'abrège un peu. Le plus souvent les cobayes meurent en
4 jours, présentant un amaigrissement considérable et un abon-
dant exsudât séro-fibrineux du péritoine. Pour tout le reste, le
résultat anatomo-pathologique est identique à celui qu'on trouve
chez les cobayes tués par infection sous-cutanée.
Par exception et indépendamment de la dose du virus (qui
fut une fois de 10 c. c. !), la mort peut arriver à la fin du terme
ordinaire, c'est-à-dire 6-7 jours.
En ce cas, l'exsudation périlonéale est d'ordinaire hémorra-
gique et les lésions des viscères sont beaucoup plus accentuées;
le thymus est extraordins-irement hypertrophié, la rate est très
volumineuse, les reins sont euQammés et Vurine peut présenter
de l'albumine, des corpuscules gras et même des spermato-
zoïdes.
L'infection est toujours générale et à type septicémique
comme dans tous les autres cas, mais le point intéressant est
que la sécrétion péritonéale, quelle qu'en soit la nature,
présente une quantité très faible de microbes, nullement en
rapport avec leur nombre si abondant dans tout le reste de Tor-
ganisme.
En outre, l'examen microscopique de la sécrétion péritonéale
démontre bien rarement la présence de bacilles libres : ils se
trouvent tous généralement dans l'intérieur des leucocytes
polynucléaires.
Cela nous amène à établir que le bacille ictéroïde, même dans les
cas où, après avoir vaincu la résistance naturelle de l'organisme, il
produit une infection générale, a toujours de la peine à vivre et à se
multiplier dans les grandes cavités séreuses.
3° Infection intraveineuse. — L'injection du virus dans les
veines, de même que l'infection périlonéale, abrège parfois la
durée de la maladie. Quant aux lésions anatomiques et à l'action
des microbes dans l'organisme, le résultat en est identique à
celui qu'on obtient au moyen des injections sous-cutanées.
4o Infection par les voies respiratoires. — Ce mode de conta-
gion offre, même au point de vue pratique, un certain intérêt,
Annales de l Instiïuï Pastiîur
Vl. Xll
I-
(49) SUR LA FIÈVRE JAUN15. m
puisque, comme ou le sait, il reste encore à établir quelle est en
réalité la voie de pénétration du virus dans l'organisme humain.
Je produis rinfoction en injectant difectement dans la tra-
chée, après la trachéotomie, une goutte de bouillon-culture do
24 heures.
La mort de l'animal survient, règle générale, au bout de 16 à
48 heures. Dans les cas les plus rapides, on trouve à l'autopsie
une pneumonie lobulaire bilatérale, avec congestion intense de
la plus grande partie du poumon, et exsudât séreux ou légère-
ment hémorragique dans la plèvre. Le péritoine conlient d'ordi-
naire un peu de sécrétion citrine, le foie et la rate sont conges-
tionnés, les intestins sont diarrhéiques et présentent une entérite
desquamative.
Le recherche bactériologique est négative le plus souvent.
Rarement, on trouve quelques microbes dans l'exsudat pleural
et dans la rate.
Lorsque les cobayes meurent après deux jours, le résultat
aiiatomique est absolument négatif : il n'y a pas trace de processus
inûammatoires dans les poumons; on ne trouve même pas la
moindre altération dans les viscères; même la raie garde son
aspect normal.
L'examen bactériologique démontre seulement la présence
de petites quantités de microbes dans les poumons en apparence
sains et, comme toujours, dans la rate.
Donc, dans les cas d'infection chez les cobayes par la voie
respiratoire, le processus morbide a moins le type ordinaire d'une
infection générale, que celui d'une véritable intoxication.
On ne peut laisser passer inaperçues les analogies qui lient
étroitement ce résultat à ceux qu'on obtient souvent dans la
fièvre jaune humaine, lorsqu'on trouve le cadavre absolument
stérile ou simplement contaminé par quelques microbes d'infec-
tions secondaires.
Quelle que soit la voie de pénétration du virus et la durée de
la maladie chez les cobayes, celle-ci se développe toujours sans
infections secondaires. Les cultures qu'on obtient à l'autopsie
sont complètement pures.
En ce (|ui regarde la virulence des microbes, je dirai en
général que le bac. ictéroïde conserve assez bien et longtemps sa
virulence dans les cultures artificielles.
***
482
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEIIU.
Des cobayes qui meurent dans là période cyclique ordinaire,
on retire un virus doué d'une activité tonjuurs constante.
Dans les cultures provenant des cas où la mort est survenue
exceptionnellement en 2 ou 3 jours, on n'observe aucune augmen-
tation delà virulence ordinaire. Injectées à d'autres cobayes, elles
reproduisent invariablement la période cyclique ordinaire de la
maladie.
J'ai observé parfois que la mort survenait en 36-48 heures
après des injections de cultures provenant de chats et de singes.
Mais ce fait n'est pas constant, et, en outre, cette augmen-
tation de virulence est tout à fait transitoire : au 2" passage, tout
revient à son état normal. Je n'ai pas l éussi à obtenir chez h^s
cobayes une maladie à marche très aiguë et constante.
En résumé, la maladie déterminée chez les cobayes par le
bac. ictéroïde présente les caractères principaux et constants sui-
vants : adénites axillaircs et inguinahes et lésions hépatiques
dégénératives dansles cas chroniques. On rencontreplus rarement
des entérites, des néphrites et de l'albuminurie; et plus rarement
encore des épanchements hémorragiques dans les séreuses.
Le tableau bactériologique est celui d'une infection dans les
cas où la pénétration du virus a été faite par voie sous-cutanée,
intraveineuse ou péritonéale, et celui d'une intoxication dans les
cas d'infection par les voies respiratoires.
C. L'infection amarile chez les lapins. — Le lapin peut être con-
sidéré comme l'animal de choix pour l'infection amarile expéri-
mentale. Il est doué d'une sensibilité plus grande que celle de tout
autre animal de laboratoire, et il a sur les cobayes eux-mêmes
les avantages suivants : il meurt toujours dans une période fixe,
ne présente jamais la maladie chronique, quelle que soit la dose
de virus employée, et peut être tué régulièrement en 48 heures
par injection intraveineuse.
Il est utile de faire remarquer à cet égard que, pour les expé-
riences sur les lapins, il n'est pas indifférent d'employer des
cultures provenant des cobayes ou réciproquement.
En général, le virus passé à travers les cobayes, tout en
se conservant très actif pour ces derniers, s'atténue un peu
pour le lapin, et réciproquement, le virus passé par les lapins
s'atténue pour les cobayes. Cependant, il ne s'ayit pas là d'un
fait constant.
(51) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 483
Une double série de recherches instituées dans le but d'éta-
blir l'imporlance de ce fait ma doimé les résultats que je résume
dans le tableau suivant.
Le virus des lapins provenait de 67 passages successifs et
non interrompus, obtenus par injection intraveineuse.
Lo virus des cobayes provenait d'une série indéterminée de
passages successifs obtenus toujours de cobaye à cobaye, depuis
le commencement de mes travaux.
Les injections furent exécutées par voie sous-cutanée.
VIRUS PASSÉ A TRAVERS LES LAPINS
Dose de la cul-
ture inoculée.
Mort après :
Dose de la cul-
ture inoculée.
Mort après :
Lapin 1"
» 2°
» 3»
» 4°
» S»
0,1 c. c.
0,2 »
0,5 »
1,0 »
2,0 »
48 heures
7 jours
5 !)
5 »
6 »
Cobaye 1"
• » 2"
» 3°
» 4"
» 5°
0,1 c. c.
0,2 »
0,5 »
1,0 »
2,0 »
22 jours
17 »
23 »
10 »
S »
VIRUS PASSÉ A TRAVERS LES COBAYES
Dose de la cul-
ture inoculée.
Jlort après :
Dose de la cul-
ture inoculée.
Mort après ;
Lapin 1°
» 2»
» 3»
» 4°
» 5°
0,1 c. c.
0,2 »
0,5 »
1,0 »
2,0 »
3 jours
8 »
7 »
8 »
8 ((
Cobaye 1»
» 2»
» 3°
» 4°
» 5°
0,1 c. c.
0,2 »
0,5 »
0,0 »
2,0 ))
3 jours
7 »
10 »
5 »
6 »
Malgré les grandes oscillations dans les résultats de ces
expériences, ce qui arrive très souvent dans l'infection amarile
expérimentale, il se dégage pourtant de l'ensemble le fait que
je viens de signaler : Les cultures passées par les lapins sont pour
ces animaux beaucoup plus actives que les cultures passées par les
cobatjes, et réciproquement. L'atténuation du virus qui provient des
passages à travers des animaux d'espèces différentes, devient
bien plus manifeste chez les cobayes que chez les lapins, parce
que ces derniers, comme je l'ai déjà dit, sont aussi beaucoup
plus sensibles que les premiers à l'infection amarile.
484
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(52)
Il est probable que, sur les tableaux ci-dessus, on ne manquera
pas de relever une parlicularité réelb^ment curieuse. Dans les
deux séries des lapins et dans la dernière des cobayes, ce sont
les plus petites doses de virus qui ont tué dans le plus court
espace de temps.
C'est un fait que j'ai eu l'occasion de vérifier plusieurs fois
dans d'autres séries de recherches, mais dont il m'est impossible
de donner l'explication, d'autant plus qu'il ne se répète pas
d'une manière constante.
L'infection expérimentale chez les lapins peut être déter-
minée par les mêmes voies que chez les cobayes.
1" Infection sous-cutanée. — La dose minima mortelle n'est
pas déterminée, mais on peut la considérer comme très faible,
puisqu'on obtient toujours la mort des animaux dans la même
période de temps, c'est-à-dire entre 4 et 5 jours, aussi bien
en injectant 0,1 c. c, que â c. c. Par exception, la mort peut
survenir dans un espace de temps beaucoup plus court.
Les phénomènes objectifs présentés dans le cours de la
maladie n'ont rien d'intéressant.
L'animal a des hyperhémies et une diminution constante du
poids du corps, mais il reste avec le môme aspect et bien por-
tant, même lorsque les microbes se trouvent en quantité dans
le sang. Le processus biologique de l'infection chez les lapins
est à peu près le même que chez les cobayes, avec cette seule
différence que l'invasion générale desmicrobes dans l'organisme
se fait longtemps avant la mort.
En efl'el, en sacrifiant de 12 en 12 heures des lapins inoculés
en même temps avec une dose de 0,5 c. c. de bouillon-culture,
voici ce qu'on observe : pendant les premières 24 heures, tous
les organes se trouvent stériles, mais, à partir de la 36" heure,
les cultures du sang et du foie sont positives et celles de la rate
montrentle b. ictéroïdeen quantité innombrable; au 3* jour, tout
l'organisme est déjà envahi, la rate est déjà hypertrophiée et
farcie de microbes. Il est facile d'obtenir aussi d'abondantes
cultures du sang circulant, même 24 heures avant la mort, en
tirant de la veine auriculaire quelques gouttes au moyen d'une
pipette effilée.
Le résultat anatomique est le suivant : hypertrophie consi-
déi-able des ganglions axillaires et inguinaux, surtout de ceux
(53) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 485
qui correspondent au côté de l'inoculalion ; dans la cavité tho-
raciquc, la glande thymus apparaît ordinairement hypertrophiée
et congestionnée; les poumons sont intacts. A l'ouverture de k
cavité abdominale, les masses inleslinales se montrent énormé-
ment distendues et diarrhéiques, et on trouve parfois dans la
cavité abdominale une certaine quantité de liquide hémorra-
gique. La rate est toujours hypertrophiée et présente, chez
les lapins comme chez les cobayes, le caractère constant et
presque spécifique de l'infection amarile.
Le degré de cette tuméfaction splénique n'est pas toujours
identique, mais la rate présente à peu près le même aspect que la
rate pneumococcique : elle est de couleur rouge brun, tuméfiée,
consistante, et sèche à la coupe. L'examen histologique des
coupes fixées à l'alcool ou au liquide de Flemming, démontre
une infiltration hémori agique énorme de tout le tissu splénique,
en particulier sous la capsule; les éléments propres de la rate se
trouvent désagrég"és ou réunis en tout petits groupes, au milieu
d'une grande étendue de sang extravasé. Les microbes s'y
rencontrent en abondance, mais ils sont réunis, comme chez
l'homme, en petits amas compacts, situés au milieu des amas
sanguins.
Le foie est toujours très congestionné et de couleur foncée.
A l'examen histologique (fixation au liquide de Flemming et
coloration parla méthode Martinotti), on voit de suite une énorme
congestion vasculaire de tout l'organe; les veines centrales, de
inême que le réseau capillaire environnant, sont tellement dilatées
et gorgées de sang que la travée cellulaire se trouve souvent
extraordinairement comprimée et réduite. En quelques points,
le protoplasma cellulaire se présente moins granuleux, presque
raréfié ou contenant des vacuoles, et parfois diminué de volume;
mais il garde toujours ses contours nets.
Les noyaux sont le plus souvent intacts; dans le tissu con-
nectif périlobulaire, il existe toujours, à un degré variable, une
infiltration leucocytaire souvent très remarquable.
Chez le lapin on observe un commencement de stéatose de la
cellule hépatique, mais dans des proportions très limitées.
La plupart des cellules ne sont pas atteintes; mais, dans le
champ du microscope, on trouve toujours de nombreux groupes
de gouttes de graisse, de diverses dimensions, colorées en noir
486
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(34)
par l'acide osmique. Ces goutleletles adipeuses sont situées dans
le tissu liépaliquo sans règle fixe, tantôt en petits amas, tantôt
sous forme de chaînettes ou de fines granulations irrégulièrement
distribuées.
On- n'observe jamais de gouttes de grandes dimensions,
analogues à celles qu'on rencontre dans le foie des animaux
plus grands et que nous avons décrites chez l'homme.
Les rems présentent chez les lapins, plus fréquemment que
chez les cobayes, des altérations de nature inflammatoire. Les
affections glomérulaires et les hémorragies de la substance cor-
ticale y sont très fréquentes. L'examen hislologiquc montre
toujours un gonflement trouble de la plupart des épilhélinms,
dont une grande partie se trouve très souvent en complet état
nécrotique et réduite en amas informes , granuleux et sans
noyau.
L'intérieur des tubuli se trouve considérablement réduit et
parfois rempli de détritus, d'éléments épithéliaux et de cylindres
hyalins, parfois tiès étendus, et contenant dans leur intérieur des
cellules épithéliales.
En quelques points, ces cellules épithéliales sont tombées de
la coupe et alors le cylindre prend un aspect fenêtré.
Les glomérules présentent parfois des anses vasculaires
privées d'épithélium; mais en général elles paraissent simplement
remplies de sang en excès. Les vaisseaux sanguins du tissu
conncctif interlobulaire sont aussi, en difîérentspoinls, engorgés,
présentant, le long de leur axe, des dilatations lacuneuses dont
la dimension atteint, bien des fois, le diamètre des sections des
luhuli, et qui soiU visibles même à l'œil nu, dans les pièces
durcies à l'alcool, sous forme de petites raies brunâtres, qui se
dirigent perpendiculairement à la partie corticale, en suivant le
cours des canalicules.
Les hémorragies interstitielles étendues, accompagnées de
destruction d'une grande partie de tissu rénal, ne sont donc pas
rares. En ce cas, la zone hémorragique apparaît comme une
couche compacte, uniforme, de fibrine coagulée, au milieu de
laquelle on trouve accumulés des globules sanguins et des sec-
tions transversales entières de tubuli rénau.x, désagrégés en
bloc du reste du tissu.
En ce qui regarde la dégénérescence graisseuse, elle est très
(55) • SUR LA FlÈVItE JAUNE. 487
peu accentuée, seulement dans le centre de quelques lubuli où,
au milieu de détritus épithéliaux dégénérés, on observe parfois
quelques granulations noires très fines.
Quant à Vurine, elle peut se trouver en quantité variable,
parfois limpide, et parfois extrêmement riche en sédiment. La
présence de l'albumine n'est pas constante.
Les résultats des recherches bactériologiques sont les sui-
vants : les microbes se trouvent répandus dans le sang et dans
les organes en quantité innombrable et à l'état de pureté absolue;
■seulement, dans la cavité péritonéale, ils sont toujours très
rares et en grande partie englobés par les leucocytes. Il s'agit
donc d'une véritable septicémie, beaucoup plus grave que celles
que nous avons décrites chez les souris et les cobayes.
Comme l'infection amarile ne prend jamais chez les lapins
la forme chronique, les altérations anatomiques sont limitées à
celles que nous avons décrites jusqu'ici.
2° Infection intraveineuse. — Elle ne diffère des précédentes
que dans la durée de la maladie et l'intensité des lésions analo-
miques.
En conservant le virus dans son état de plus grande activité
au moyen de passages successifs, on parvient à obtenir, comme
règle fixe, la mort des lapins en 48 heures, par l'injection intra-
veineuse (dans une veine marginale de l'oreille) de 0,1 c. c.
d'une bouillon-culture de 24 heures.
La seule différence qui existe entre le résultat anatomique
de l'infection par voie sous-cutanée et celui de l'infection par
voie intraveineuse, est représentée parla tuméfaction de la rate,
qui, dans ce dernier cas, est toujours un peu moins pro-
noncée.
Malgré cela, on peut considérer comme fréquents les cas
dans lesquels on trouve une tuméfaction splénique marquée,
même dans le cas de l'infection intraveineuse. En outre, la
distribution des microbes dans les tissus n'est pas celle que nous
avons décrite plus haut, dans les lapins qui meurent par infection
sous-cutanée. En ce cas, en effet, nous avons vu que les hac.
icléroïdes se réunissent en petits amas, ce qui les fait apparaître
presque toujours clans les sections sous la forme de petits tas.
Quand, au contraire, le lapin meurt en 48 heures par infection
intraveineuse, les microbes apparaissent sur les coupes distribués
488 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUH. (56)
irrégulièrement parmi les tissus, où ils ne forment presque
jamais de groupes nombreux.
Parfois on observe de plus l'entérite hémorragique; une
seule fois j'ai observé un cas typique d'hémoglobinurie. La
vessie était en ce cas complètement remplie d'urine, de couleur
rouge-bordeaux; l'examen microscopique ne révéla pas la pré-
sence de globules rouges. Il s'agissait donc de pigment sanguin
dissous et passé à travers le rein. Cet organe se présentait en
elfet, des deux côtés, gravement altéré. Il était extraordinaire-
ment congestionné, dans presque sa moitié, d'une couleur noi-
râlre et de consistance molle.
La constatation de ces résultats, bien qu'extrêmement rares,
constitue un argument déplus à l'appui de la grande importance
qu'on doit attribuer à la disposition individuelle, dans l'analyse
des phénomènes morbides dus à un même virus.
3° Infection par les voies respiratoires. — Ce mode d'infection
est sûr, mais il n'est pas aussi constant par rapport à la durée
de la maladie.
En effet, la même dose de 2 ou 3 gouttes de bouillon-culture,
inoculée directement dans l'appareil bronchial, par la trachéo-
tomie, peut tuer en 16 heures, comme en 5 ou 6 jours.
Dans le premier cas, les lésions anatomiques se limitent à de
très petits foyers d'infiltration pulmonaire et à des congestions
viscérales diffuses. La rate apparaît cependant déjà un peu
tuméfiée et les intestins sont distendus et diarrhéicjues.
Dans les cas à durée plus longue, les poumons sont œdé-
mateux et avec de nombreux foyers de pneumonie lobulaire;
parfois on observe aussi des lobes pulmonaires entiers atteints
d'un vrai processus d'hépatisation rouge; les ganglions lympha-
tiques bronchiaux sont hypertrophiés et la tuméfaction splénique
est énorme.
Le tableau bactériologique est toujours celui d'une septi-
cémie. L'exsudat pulmonaire est riche en microbes, comme
toutes les autres humeurs de l'organisme.
Les cavités séreuses, dans les cas à marche très aiguë, sont
généralement tout à fait stériles; dans les cas qui se prolongent
de quelques jours, elles sont envahies à leur tour par une cer-
taine quantité de microbes, dont le nombre est bien inférieur à
celui qu'on trouve dans les organes ou dans le sang circulant.
AiNNALKS DE l'INSTITUT PaSTIiUU
l'L. Ain
(57) SUll LA FIÈVRE JAUNE. 489
Dans ce genre d'infection, qui peut être considéré comme
une des plus graves, se répète donc le fait déjà observé dans
l'infection amarile des souris et des cobayes, c'est-à-dire la
résistance des cavités séreuses à la localisation du b. ictéroïde.
En résumant donc nos résultats sur l'infection amarile expé-
rimentale des lapins, nous trouvons comme phénomènes cons-
tants le cours cyclique de la maladie, les adénites axillaires et
inguinales, l'hypertrophie de la glande thymus et la tuméfaction
splénique. En outre, le virus est capable de déterminer dans
les lapins : la néphrite, l'entérite, l'albuminurie et l'hémoglobi-
nurie; enfin, parfois, il peut y manifester des propriétés hémor-
ragipares.
D. L'infection amarile chez les cmENS. — Le chien est l'animal
le plus avantageux, pour faire ressortir les étroites analogies
anatomiques et symptomatologiques qui existent entre la fièvre
jaune expérimentale et la fièvre jaune humaine.
Mais, comme sa sensibilité est moindre que celle du cobaye
et du lapin, l'injection du virus doit être pratiquée par voie
intraveineuse et à dose plus élevée, impossible à indiquer
d'avance pour chaque cas, car elle est intluencée par la gran-
deur, l'âge et la race de l'animal.
Cependant, une fois le processus infectieux déterminé, il se
manifeste et se développe avec une violence de symptômes et
une complication de lésions telles qu'il rappelle le tableau cli-
nique et anatomique de la fièvre jaune chez l'homme.
Il est impossible de tracer un tableau morbide général,
comme nous l'avons fait pour les cobayes et les lapins, chez
lesquels la maladie revêt un type presque constant. Chez les
chiens, les résultats des expériences varient presque d'un cas à
l'autre. Les seules exceptions sont celles où la mort survient par
septicémie très aiguë en 12-24 heures. Il vaut donc mieux rap-
porter quelques expériences parmi les plus typiques.
Exp. I. — Chien de kg. 10,200.
12 août 4896. — Température rectacle 38o,2. [njection intraveineuse
de 10 c. c. d'une culture-bouillon de 2i heures.
Peu après l'injection, l'animal est pris d'un tremblement général • il
présente le vomissement, la diarrhée et le ténesme vcsical. Après une heure
environ, il ne peut se tenir debout, la dyspnée se manifeste, le tremblement
augmente, il se jette par terre et tombe en coma.
13 août. - L'animal garde la position du jour précédent et présente les
490 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (58)
mômes symptômes. La température rectale est ii 39o,7' ; il urine beaucoup
et il présenle un catarrhe aigu des conjonctives et du nez. Il ne touche pas
à sa nourriture.
44 août. — Le même état comateux continue, ainsi que le jeûne.
•15 août. — Poids kg. 8,400; les conditions générales sont pires,
l'adynamie et l'abstinence sont complètes, la diarrhée est profuse, mais
l'animal réussit à avaler un peu d'eau et vomit très rarement. Il reste dans
cet état pendant 9 jours, c'est-à-dire jusqu'au 21 août, où une kératite bila-
térale survient : les deux cornées sont opaques et infiltrées de pus. Le même
état comateux persiste, interrompu seulement par de continuels et violents
accès de toux rauque. L'examen des urines démontre la présence d'une
grande quantité d'albumine.
23 août. — L'animal est complètement aveugle et ne réussit pas
encore à se tenir sur ses pattes; outre la kératite et la broncho-pneumonie
il se manifeste un coryza aigu et violent, qui empêche la respiration par les
narines : le chien est obligé de respirer la bouche ouverte,' et, comme il se
trouve étendu par terre dans un état de somnolence ininterrompu, la
fermeture instinctive des mâchoires détermine à chaque instant de violente
attaques d'asphyxie, suivie d'accès de dyspnée. Il commence k prendre
quelques aliments.
11 sort des narines une abondante sécrétion catarrhale de couleur vert
clair. Je soupçonne la présence de pigments biliaires dans le sang et je
pratique une petite saignée de la jugulaire : le sérum extrait du caillot est
lactescent et de couleur vert olive. Cette couleur vert olive est propre au
sérum des convalescents de quelques maladies de fièvre jaune, chez lesquels
l'ictère est très développé.
31 août. — Poids kg. 6,800. Temp. rectale 39o2'. L'œil droit est guéri
de la kératite, mais le gauche présente encore la cornée infiltrée de pus
dans sa chambre antérieure.
lei- septembre. — Poids kg. 7,020. La température est redevenue presque
normale (38o,7), mais les conditions générales de l'animal sont toujours
mauvaises. Il est toujours étendu parterre; la toux est continuelle, le catar-
rhe nasal plus abondant, la respiration excessivement dyspnéique, la fai-
blesse extrême.
Il continue dans cet état presque sans variations jusqu'au :
13 septembre. — Poids kg. 7,S40. Temp. rectale 380,5. Les articulations
des membres antérieurs sont tuméfiées, enflammées et douloureuses. L'exa-
men des urines démontre toujours l'existence de grandes quantités d'albu-
mine. Enfin, les conditions générales ne paraissent s'améliorer que vers le
28 septembre, c'est-à-dire 46 jours après le commencement de là maladie.
Peu à peu le chien commence à se remuer et à se nourrir plus abondam-
ment ; il n'a plus de fièvre et les yeux sont complètement guéris. Les tumé-
factions articulaires persistent encore.
Le 14 octobre suivant, c'est-à-dire 63 jours après l'injection du virus et
16 jours après l'entrée en franche convalescence, je pratique une nouvelle
saignée et je sépare du caillot un sérum laclescenl (analogue à celui qui a
été récemment signalé chez l'homme néphritique) mais sans pigment et
(59) sua LA FIÈVRE JAUNE. ^94
doué d'un faible pouvoir préventif chez les animaux. Le chien resta par la
suite eu vie et fut destiné à la vaccination.
Le 9 mars 181)7, c'est-à-dire 7 mois après, il pesait kg. 14,800 et avait
reçu en tout, par injections intraveineuse, 300 ce. de culture en bouillon et
plusieurs cultures sur gélose.
Exp. IL — Chien jeune de kg. 5,120.
loi' septembre 1896. - Temp. rectale 38o,6. Injection intraveineuse
d'une culture sur gélose délayée dans l c. c. de culture en bouillon.
Immédiatement après l'injection, le chien vomit tout le contenu de l'esto-
mac et, après une heure environ, il tombe en profond coma.
Il meurt dans la nuit du même jour.
Autopsie -- Dans la cavité thoraciqtœ, rien de remarquable; cavité
abdominale, rate et foie très congestionnés; estomac dilaté et rempli de liquide
sanguinolent; la muqueuse gastrique est tuméfiée et tellement congestionnée
qu'elle présente la couleur rouge vineux, caractéristique de la gastrite aiguë
générale. Tout le canal intestinal offre la muqueuse également tuméfiée,
rougie et de la même couleur que la muqueuse gastrique; en plusieurs
points, on observe des ecchymoses, et le contenu de l'intestin grêle est
représenté par une énorme quantité de mucosités et de sang.
Il s'agit d'une vraie entérite hémorragique des plus graves.
Les cultures démontrent la présence du b.ictéroïde dans tous les organes
et en quantités innombrables.
Exp. III. — Chien de kg. 7,800.
2 septembre 1896. — 11 heures, m. : injection intraveineuse d'une
culture sur gélose, délayée dans 1 c. c. de bouillon-culture.
1 heure s. : Le chien a vomi abondamment, il est accroupi et présente
une respiration accélérée et dyspnéique.
2 heures s. : Il est toujours étendu et se plaint continuellement, saisi
d'un tremblement général. Les mâchoires sont ouvertes et de la langue
pendante coule abondamment du liquide gastrique mêlé de sang.
Une photophobie intense se manifeste.
A. 2 h. 30, le chien continue à pousser des cris plaintifs, il est complè-
tement abattu, allonge le cou pour respirer librement, comme s'il était
menacé d'asphyxie; la diarrhée sanguine apparaît. A 2 h. 40, il meurt.
Autopsie. — Cavité ihoracique : poumons avec taches ecchymotiques ;
cavité abdominale : rate un peu congestionnée, foie avec de nombreuses
taches jaunâtres. L'examen microscopique pratiqué à l'état frais, grâce à
l'emploi de l'acide osmique, montre les cellules hépatiques déjà riches en
gouttes de graisse. Les reins sont congestionnés; l'estomac présente une
muqueuse extraordinairement tuméfiée et si congestionnée qu'elle a une
couleur générale rouge vin très marquée ; les mié's^hjs^présen lent, dans toute
leur étendue, une muqueuse d'une couleur rouge écarlate, tuméfiée, recouverte
d'exsudat catarrhal, et, en plusieurs pomts, hémorragique; les parois intes-
tinales, observées extérieurement, ne présentent rien d'anormal.
Les cultures démontrent la présence de grandes quantités de b. ictéroïdes
dans tous les organes, mais surtout dans la rate.
492 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. (60)
Exp. IV. — Chien de kg. 8.
3 septembre 1896. — ii h. m. Injection intraveineuse de S c. c. de
bouillon-culture.
I h. s. : l'animal est triste, en proie à un frisson général et à de
violents efforts de vomissement. 11 a déjà rejeté tout le contenu stomacal
(environ 1,000 gr. d'aliments à peine digérés).
6. h. s. : Les efforts de vomissement deviennent moins intenses, mais
l'animal est complètement abattu.
4 septembre. — Les conditions générales sont meilleures, mais l'ady-
namie et l'abstinence des aliments n'ont pas tardé à survenir.
Les jours suivants, on ne remarque rien de nouveau dans l'état général
toujours mauvais. La diminution du poids du corps est progressive et cons-
tante. Le 15 septembre, le poids est descendu à kg. 6,440, et les déjections
apparaissenf tachées de sang.
19 septembre. — Le poids est encore descendu à kg. 5,540 et de conti-
nuelles entérorragies surviennent, elles se répètent les jours suivants
jusqu'au 25, où l'animal meurt, après avoir maigri jusqu'à kg. 5,040.
Autopsie. — Cavité tJioracique : les poumons sont normaux; le sang du
cœur, très épais et à demi coagulé, présente une consistance et une couleur
semblables au goudron de Norvège; abdomen : le foie est couleur feuille
morte avec de très nombreuses taches d'étendue variable, couleur jaune
chamois.
L'examen microscopique à l'état frais, avec l'acide osmique, montre
non seulement toutes les cellules hépatiques en proie à une dégénérescence
graisseuse extraordinairement intense et diffuse, mais de nombreuses
et grosses gouttes de graisse complètement libres, à tel point que l'acide
osmique finit par noircir presque toute la préparation; la 7'ate est un peu
augmentée de volume et flasque; les reins présentent les signes d'une
néphrite grave, avec dégénéi'escence graisseuse diffuse, reconnaissable même
à l'œil nu par l'aspect presque jaunâtre du parenchyme; la vessie est forte-
ment contractée et contient quelques gouttes d'urine fortement albumineuse;
Vestomac et les intestins remplis d'un liquide couleur café; dans les parties
supérieures de l'intestin grêle, la muqueuse est recouverte d'une abondante
mucosité couleur jaunâtre, mais les . parois intestinales ont un aspect presque
normal, à l'exception de quelques points plus ou moins atteints d'inflamma-
tion catarrhale.
Les cultures du sang et des viscères permettent de constater la présence
d'une grande quantité du bac. ictéroide mêlé de coli-bacille.
L'analyse chimique du sang a révélé une quantité durée égale à 4,27 0/00.
Exp. V. — Chien de kg. 3,630.
8 septembre 1896. — 10 h. m. : Injection intraveineuse d'une culture sur
gélose délayée dans du bouillon.
Deux heures après l'injection, l'animal a vomi tout le contenu gastrique.
A 4 h. s., il est. très mal, soufl're de photophobie, vomit continuellement et
présente de la diarrhée sanguine : Adynamie complète.
II meurt dans la nuit.
(61) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 493
Autopsie. — Thorax : congestion pulmonaire; abdomen : raie hyper-
trophiée, noire, engorgée, friable; /■02e exsangue, desséché, avec des zones de
dégénérescence graisseuse et plusieurs points ccchymotiques ; on observe dans
l'estomac la muqueuse de couleur rouge vin, avec de nombreuses ecchymoses
sous-muqueuses, présentant l'aspect d'une gastrite hémorragique très aiguë;
tout le canal intestinal présente la muqueuse dans le même état, c'est-à-dire
tuméfiée, de couleur rouge-vin, avec beaucoup d'ecchymoses et tous les
signes de l'entérite aiguë par cyanure de potassium. Le contenu intestinal
est composé d'une quantité extraordinaire de matière visqueuse, couleur
chocolat avec des stries sanguines ; les reins sont congestionnés ; la vessie
est contractée et vide d'urine.
Les cultures démontrent la présence de grandes quantités de bacilles
ictéroides dans les organes, et d'une petite quantité dans le sang.
Exp. VI. - Chien de kg. 4,650.
9 septembre 1896. — A 10 h. m. Injection intraveineuse de 2 c. c. de
bouillon-culture.
Quelques heures après l'injection, l'animal commence à faire des efforts
de vomissements et finit par expulser tout le contenu gastrique ; il reste un
peu abattu et adynamique, mais, les jours suivants, il revient à peu près
aux primitives conditions générales satisfaisantes, quoique la température
reste à 40° environ 4 jours de suite.
Le poids du corps diminue aussi d'une manière sensible.
•19 septembre. — Cependant, après dO jours, il n'est descendu qu'à
kg. 4,080; la fièvre a disparu complètement, l'état général est excellent; je
pratique une seconde injection endo-veineuse de 2 c. c. de culture en
bouillon.
Après cela, le poids du corps diminue de nouveau rapidement, l'état
général s'aggrave, surtout l'adynamie qui s'accentue davantage et, le 24,
apparaît la diarrhée sanguine. Le 26, l'animal se trouve très mal; le 27, il
est étendu, immobile dans sa cage, dans un état comateux profond, inter-
rompu seulement par des gémissements et des accès de dyspnée.
28 septembre. — La mort survient.
Autopsie. — Thorax : poumon gauche un peu congestionné, sang du
cœur, en grande partie liquide et très pàle. Abdomen : foie gros, sec, de
couleur rouge tirant à l'orange (semblable au foie de l'empoisonnement
phosphorique) avec de nombreuses taches jaunes. L'examen microscopique
démontre une dégénérescence graisseuse diffuse de toutes les cellules hépa-
tiques; la vésicule biliaire est intacte et contient de la bile excessivement
épaisse de couleur jaune or ; rate grosse, tuméfiée, rouge foncé, friable; les
deux reins présentent tous les caractères macrosropiques &\igros rein blanc;
à la surface on trouve plusieurs taches hémorragiques; la section permet
de voir le parenchyme blanc sale, anémié, très peu résistant; la vessie est
fortement contractée et ce n'est qu'au moyeu d'une pipette que je parvins à
recueillir quelques gouttes d'urine limpide, mais qui se coagule immédia-
tement au contact de la chaleur; la muqueuse gastro-intestinale n'offre ni
congestion ni hyperhémie d'aucune espèce, mais elle est tuméfiée, de cou-
494 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (62)
loui- gris sale, cl alteinte d'un processus calarrhiil manifeste, dont l'abon-
dante sécrétion remplit presque complètement le canal digestif qui ne con-
tient pas de substances alimentaires.
Les cultures, pratiquées avec du sang et différents organes, montrent une
quantité innombrable de bacilles iclérdides.
Le sang contient 3, 15 0/00 d'urée.
Exp. VII. - Chien de kg. 3,300.
10 octobre 1896. — 9 h. m. : Injection endoveineuse de 2 c. c, de
bouillon-culture.
Les premières heures suivantes, l'animal présente les symptômes ordi-
naires déjà indiqués dans les autres expériences, c'est-à-dire : adynamie,
vomissement, ténesme vésical et diarrhée.
La température de 38°, G monte à 40o-40o,7 et reste telle jusqu'au 13. Le
ii et le 16, elle est à 39o,7. Le 16, elle remonte à 40o. Comme le 17, elle
descend à 39o,l, je pratique une nouvelle injection endoveineuse de 5 c. c.
de bouillon-culture.
18 octobre 1897. — La mort arrive précédée de vomissements sanguins
et d'eutérorragies.
Autopsie. — Thorax : rien de remarquable ; abdomen : le foie est forte-
ment dégénéré et parsemé de taches pâles couleur feuille morte. L'examen
microscopique à frais, avec de l'acide osraique, démontre une dégénéres-
cence graisseuse ditîuse de toutes les cellules hépatiques; la rate est grossie
et présente plusieurs taches d'infarctus sanguins; les reins présentent les
signes de la néphrite aiguë très intense; la vessie est contractée et contient
quelques gouttes d'urine très albumineuse; l'estomac est dilaté, la muqueuse
tuméfiée et de couleur rouge sang, les intestins, remplis de mucus blanc
jaunâtre, présentent aussi la muqueuse très épaissie et de couleur rouge
écarlate.
Les cultures démontrent l'absence de microbes dans le sang et l'urine,
leur extrême rareté dans le foie et leur présence en petite quantité dans la
rate.
Exp. VITI. — Chien de kg. 4,060.
15 octobre 1896. — 9 h. m. Température rectale 38o,5. Injection intra-
veineuse de 5 c. c. de bouillon-culture.
Après l^injection, l'animal offre les symptômes généraux déjà décrits,
mais, vers le soir, il se remet un peu.
Les jours suivants, malgré une température oscillant toujours entre
390,7 et 40o, et une diminution constante du poids du corps, il se trouve en
des conditions générales satisfaisantes.
23 octobre. — Huit jours après l'inoculation du virus, l'état du chien
commence cependant à s'aggraver, présente de la diarrhée, de la somno-
lence, de la photophobie et du vomissement couleur café.
24 octobre. — Il tombe dans un état comateux profond, et meurt le 23.
Autopsie. — Thorax : les poumons se présentent ecchynioliques sur
quelques points ; abdomen : le foie est de couleur jaunâtre, parsemé de taches
(03) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 495
couleur cuir naturel. L'examen microscopique à frais, avec de l'acide
osmique, montre les cellules complèlemcnt remplies de peliles et de
grosses goiiUes de graisse; la raie est pelile, desséchée, consistante, avec
divers amas hémorragiques ; les mns offrent une néphrite parenchymaleuse
diffuse; la vessie est contractée et contient environ 1 c. c. d'urine très
albumineuse; Veslomac et les intestins sont remplis totalement d'une grande
quantité de liquide couleur café qui, examiné au microscope, paraît constitué
de bactéries de diverses espèces, de flocons épithéliaux, de globules et de
pigment sangTiin. La muqueuse de l'intestin grêle, dans toute son étendue, est
tuméfiée, de couleur chocolat, avec de vastes ecchymoses, et recouverte d'un
vernis muqueux, épais, résistant, de couleur rouge café. En plusieurs points,
les plaques de Peijer se montrent énormément tuméfiées, proéminentes et
ulcérées; tout autour il existe une infiltration hémorragique vaste et intense.
Les cultures avec du sang et divers organes donnent pour résultat la
présence du bac. ictéro'idc mêlé au streptocoque. Ce dernier prédomine dans
la rate et sang, mais il est en quuntité inférieure dans le foie et les reins.
Le sang contient 2,46 0/ûO d'urée.
L'étude histologique des lésions anatomiques a une grande
importance dans la fièvre jaune expérimentale du chien, car ses
résultats sont identiques à ceux de la fièvre jaune chez l'homme.
Chez le chien, comme chez l'homme, la stéatose des organes et sur-
tout de la cellule hépatique, représente une altération spécifique et par-
tant constante.
A l'état frais, et sur les coupes des organes fixés au liquide
de Flemming, l'aspect des tissus est parfaitement identi(}ue
à celui qu'on observe chez l'homme.
Le foie est, comme on le comprend, l'organe qui est atteint
de préférence. L'altération anatomique générale qui appelle
immédiatement l'attention consiste en une dilatation capillaire
qui, en certains endroits, devienttellementexagérée qu'elle simule
presque un tissu angiomateux. Les sections des vaisseaux pren-
nent les formes les plus variées elles plus irrégulières et, sou-
vent, aux points de confluence, on trouve de grandes lacunes.
Les colonnes hépatiques situées entre les capillaires sont
réduites, parfois, à de subtiles trabécules, constituées par des
cellules fortement altérées dans la forme, le plus souvent dimi-
nuées de volume, troubles, granuleuses et, en certaines parties,
complètement détruites et réduites à des amas globuleux
méconnaissables. Les noyaux des cellules, en général, se colorent
peu (coloration à la safranine) et se montrent très pâles,
tantôt gonflés, tantôt atrophiés. Le protoplasma cellulaire est
496 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (64)
complètement altéré, il a perdu son aspect granuleux et offre une
déi ^énérescence graisseuse tellement grave et diffuse, qu'elle ne
peut se comparer qu'à celle qu'on rencontre chez l'homme ou
dans les empoisonnements par le phosphore. Toutes les cellules
sont atteintes h divers degrés.
Dans quelques-unes la dégénérescence se manifeste sous forme
de petites granulations noires; dans d'autres il apparaît comme
de grosses gouttes de graisse qui finissent par remplir tout le
réticule; dans d'autres enfin la stéatose est si complète que toute
la cellule est représentée par une lâche noire uniforme, à con-
tours un peu sinueux, et souvent avec une Fenêtre circulaire dans
la partie centrale, qui représente le noyau presque incolore
ou détruit. L'aspect de ces cellules grasses peut se comparer à celui
de quelques cellules nerveuses colorées en noir par la méthode
osmio-bichromique de Golgi.
En observant les coupes à un faible grossissement, l'inten-
sité du processus stéatogène apparaît encore plus claire. Le tissu
hépatique se montre formé comme d'un réticulum irrégulier,
constitué par les éléments hépatiques, dont les mailles se présen-
tent parfois, sur un long trajet, complètement noircies par l'acide
osmique, de telle sorte que la préparation prend un aspect
curieux que la planche xiv peut faire comprendre mieux que
toute description.
Il s'agit de séries entières de cellules hépatiques complète-
ment transformées en un amas de substance graisseuse qui con-
serve parfois la forme des cellules primitives, et d'autres fois se
réduit à une série de grosses gouttes de graisse.
L'analogie de ce processus stéatogène dû au bacille ictéroïde,
avec celui que produit l'empoisonnement phosphorique, ne
pourrait être plus évidente.
Pour les pouvoir mieux comparer, j'ai déterminé chez des
cobayes, des lapins et des chiens l'empoisonnement phospho-
rique, en introduisant le poison par la voie gastrique.
A ma grande surprise, j'ai observé que, chez les deux chiens
empoisonnés avec le phosphore et niorts environ 2 jours après
l'administration du poison, la stéatose du foie était bien moins
accentuée que celle qu'on observe dans l'infection ama-
rile.
Eu effet, les gouttes de graisse étaient très rares et apparais-
Annales de l institut fasteuk
(65) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 497
saient distribuées parmi les cellules hépatiques plutôt que dans
le protoplasma même.
La cellule hépatique se montre en général beaucoup plus
intacte.
Après le foie, dans rinfection ictéroîde du chien, ce qui
mérite d'être pris en considération, ce sont les reins.
Le processus dégénératif prend ici aussi des proportions
très graves, bien que moins accentuées que dans le foie.
Les cellules des canalicules urinaires sont, en général, tantôt
troubles et granuleuses, tantôt homogènes, tantôt en forme de
grumeaux. En plusieurs parties, l'épithélium est atteint d'un
véritable processus de nécrose, ce qui explique que ces parties
apparaissent complètement détruites et sans noyau.
L'intérieur des canalicules urinaires contient souvent des
cylindres éphitéliaux, des Jeucocytes, des cylindres hyalins et
granuleux, formés d'albumine exsudée et de cellules détruites.
La plupart des noyaux préexistants ne peuvent plus être
colorés. On observe souvent, comme dans le foie, des figures
nucléaires bizarres, qu'on doit attribuer sans doute à des proces-
sus de karyolyse. La dégénérescence graisseuse n'est ni aussi
grave, ni aussi généralisée que dans le foie, mais elle se mani-
feste en certains points tellement intense qu'on observe des
sections entières de canalicules, dont l'épithélium nécrosé est
parsemé d'une immense quantité de gouttes de graisse de toutes
les dimensions. Dans ce cas, la dégénérescence adipeuse prend
le même aspect qui a été déjà décrit par divers auteurs dans
l'intoxication diphtérique grave.
Les glomérules paraissent, au contraire, bien mieux conser-
vés; mais, comme nous l'avons déjà observé chez l'homme, la
capsule contient souvent des masses hyalines et granuleuses,
constituées évidemment par de l'albumine coagulée.
Le tissu connectif interlobulaire semble participer bien peu,
en général, au processus toxique, bien que ses vaisseaux san-
guins soient toujours énormément dilatés. En outre, sur quel-
ques points de la préparation, on observe des infiltrations
leucocytaires, intertubulaires, à foyer, reconnaîssables même à
un faible grossissement.
L'examen des reins, dans l'empoisonnement phosphorique
des chiens, contrairement à ce que nous avons observé pour le
498 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (66)
foie, montre des lésions dégénératives bien plus accentuées que
celles qu'on rencontre dans l'infection ictérique. En effet, la plus
grande partie de l'épithélium rénal est peu altérée, mais on y
trouve quelques canalicules tellement dégénérés que, dans les
coupes fixées préalablement avec- de l'acide osmique, ils appa-
raissent comme étant complètement remplis d'une quantité
innombrable de gouttes de graisse de toute dimension.
Quant à la rate, excepté quelques rares cellules remplies de
gouttelettes de graisse, l'examen histologique n'y révèle rien
qui puisse constituer un résultat important pour nos recherches.
L'examen histologique de la muqueuse gaslro-inleslinale offre
un grand intérêt dans la fièvre jaune du chien, parce que,
comme nous l'avons exposé, ses altérations microscopiques sont
celles qui se rapprochent le plus des altérations de la fièvre
jaune humaine.
. Les lésions gastriques, surtout, méritent notre attention.
La surface de la muqueuse gastrique se trouve toujours,
comme chez l'homme, tapissée d'un vernis formé de mucosités,
d'éléments épithéliaux dégénérés et de leucocytes. L'épithélium
cylindrique des vestibules glandulaires et de la surface interne
de l'estomac manque sur quelques points, et il présente sur le
reste des degrés plus ou moins élevés de la métamorphose
muqueuse.
Chaque cellule, en effet, montre sur son bord libre un ren-
flement sphérique terminal, qui se colore légèrement en rose
par la safranine, et dont l'ensemble donne un aspect si bizarre
à toute la surface de la muqueuse, que celle-ci paraît recouverte
d'organes pareils aux conidies d'un aspergillus .
L'épithélium des glandules peptogastriques apparaît plus
granuleux que d'ordinaire, et le tissu connectif interglandulaire
présente les vaisseaux sanguins si extraordinairement remplis
et dilatés qu'ils sont déchirés sur quelques points, donnant lieu
à des infiltrations hémorragiques sous-muqueuses étendues, au
milieu desquelles on trouve même de grands éléments connec-
tifs, remplis de gouttelettes adipeuses.
La fièvre jaune expérimentale dans les chiens reproduit donc
un tableau morbide qui non seulement offre, sous le point de
vue symptomatologique et anatomique, les analogies les plus
étroites avec la fièvre jaune de l'homme, mais nous aide encore
(07) SUR LA FIÈVRE .lAUNE. 499
admirablement à iiilerpréter certains faits qui, dans cette der-
nière, pouvaient être considérés comme d'une explication difficile.
En effet, en commençant par le vomito, qui représente le
symptôme culminant de l'infection ictéroïde, nous voyons qu'il
se produit chez le chien d'une manière constante, chaque fois
que le poison amarilligène entre en circulation. Celui-ci agirait
donc dans l'organisme comme un principe émétique très actif,
comparable, par exemple, à l'apomorphine.
Quant aux gastrorragies et aux enlérorragies, il semble évident
qu'elles doivent leur origine aux graves altérations qui se pro-
duisent le long de toute la muqueuse du canal digestif.
En effet, cette muqueuse, toujours par l'effet du poison
amarilligène circulant dans le sang, est le siège Je processus,
congestifs d'abord, nécrosiques ensuite, tellement graves et
généraux, que la rupture consécutive des parois vasculaires
explique plus que suffisamment les hémorragies ultérieures.
Il s'agit, même dans ce cas, d'une fonction éminemment
hémorragipare du poison spécifique, ayant son point de prédi-
lection sur la muqueuse gastrique, et comparable par certains
côtés à celle qui a été décrite par moi et d'autres observateurs
pour quelques poisons microbiques (poison typhique, pyocyani-
que, etc.), ou pour certains poisons du sang (cyanure de potas-
sium, etc.).
Même Victère^ qu'on ne parvient pas à provoquer chez les
petits rongeurs, a pu être observé par nous chez un chien.
Il est certain que cette manifestation, si commune chez
l'homme, a de la peine à se reproduire chez les animaux; mais la
pathogénie de ce symptôme n'a pas été encore bien définie en
pathologie. Il est à supposer qu'il est en relation avec la lésion
et la dislocation consécutive des cellules qui constituent la travée
hépatique et que, par conséquent, on doit le considérer comme
mn ictère par réabsorption.
Je dois cependant avouer qu'il m'est arrivé ce qui était déjà
arrivé à d'autres investigateurs, c'est-à-dire que, aussi bien dans
les sérosités que dans les urines des animaux et des individus
complètement ictériques et morts de fièvre jaune, il m'a été
impossible, la plupart des fois, même en employant les procédés
les plus délicats, de mettre en évidence la réaction du pigment
biliaire.
500 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (68)
Cela vient peut-être corroborer l'opinion de plusieurs obser-
vateurs, d'après laquelle l'ictère de la fièvre jaune serait dû, non
seulement à une suffusion biliaire, mais à la matière même du
sang- transformée en hémaphéine.
Dans le doute, je crois devoir, pour le moment, passer légè-
ment sur ce point, et fixer plutôt l'attention sur les altérations
rénales qui prennent chez les chiens, comme cbez l'homme, une
part prépondérante dans le tableau morbide.
En efiet, après l'élément hépatique, l'élément rénal repré-
sente chez le chien, comme chez Thomme, le point le plus vul-
nérable de tout l'organisme.
Les processus inflammatoires et dégénératifs y atteignent
une intensité tellement grande qu'ils expliquent par eux-mêmes,
d'abord l'albuminurie et ensuite l'anurie qui annonce presque
toujours la mort. Celle-ci est d'ordinaire précédée, chez le chien
comme chez l'homme, d'une période comateuse, plus ou moins
longue, due en partie à l'intoxication urémique qui s'ajoute à
l'intoxication amarile.
Le sang des chiens contient, en effet, après la mort, des quan-
tités d'urée très élevées (4,27— 3,15 — 2,46 0/00), et à peu près
ég-ales à celles qu'on rencontre dans les cas les plus graves de
fièvre jaune chez l'homme.
Du côté anatomique, nous avons bien peu à ajouter à ce que
nous avons exposé dans le résumé de nos observations histolo-
giques.
La stéatose générale des organes, surtout du foie et des reins,
établit, entre la fièvre jaune du chien et celle de l'homme, des
rapports si étroits, si constants et si spécifiques, que nous pou-
vons eu proclamer avec raison l'absolue identité.
Enfin, on doit noter l'extrême rapidité de l'action du poison
ictéroïde sur la cellule hépatique, laquelle peut présenter, même
en peu d'heures, une dégénérescence g-raisseuse prononcée (voir
exp. III).
Ce qui m'a été impossible d'établir clairement dans les chiens,
c'est la dose mortelle fixe, capable de produire ce processus mor-
bide cyclique, si caractéristique et si analogue à celui de
l'homme, que nous avons décrit chez les cobayes et les lapins.
Un dernier résultat qui mérite votre attention dans la fièvre
jaune des chiens, c'est le tableau bactériologique.
(69)
SUR LA FIÈVRE JAUNE.
501
Dans la plupart des cas, le bacille iclérique se rencontre dans
le sang- et dans les organes en quantité variable, mais à l'état
d'absolue pureté. Quelquefois, cependant, on le trouve associé,
comme chez l'homme, au coli-hacille ou au streptocoque.
Or, comme nous reviendrons en temps et lieu sur cette ten-
dance aux invasions microbiennes secondaires, en étudiant l'in-
toxication amarile chez les chiens, obtenue avec les seules cul-
tures filtrées, et que, d'ailleurs, elle ne peut être attribuée à des
phénomènes post morlem^ car les autopsies ont été exécutées peu
après la mort, il faut en conclure que le poison amarilligène,
soit par lui-même, soit parles altérations qu'il provoque dans les
divers viscères, et surtout dans le foie, favorise les infections
secondaires, qui ont peut-être leur point de départ dans le même
canal dig-estif.
Le foie est, en effet, considéré par tout le monde comme un
organe de défense contre les microbes.
Cela constitue une analogie microbiologique importante entre
la fièvre jaune du chien et celle de l'homme.
En considérant donc l'ensemble des résultats qu'on obtient
dans l'étude de l'infection amarile chez le chien, nous voyons qu'il
est possible d'obtenir, chez cec animal, les symptômes et les
lésions principales qui constituent le tableau morbide spécifique
chez l'homme
E. L'infection amarile chez les singes. — Le singe m'a paru
être peu favorable à l'expérimentation du virus ictéroïde. Sur
sept animaux inoculés sous la peau avec 1 c. c. de bouillon-
culture, trois seulement sont morts, après 8 jours de maladie.
Les quatre autres, après avoir présenté une tuméfaction in-
tense au point d'injection et un amaigrissement notable, mais
sans autre symptôme caractéristique, se sont rétablis complè-
tement.
Gomme le résultat de chacune des trois expériences .ayant
donné un résultat positif présente quelques particularités dignes
de remarque, je crois utile de les résumer brièvement.
H.nl ,^«"6. pJiénoménologie caractéristique, provoquée par l'infection iclérique
rIP m,plm??<î®f 't '''«"^«''^'t V""^ Confirmation dans les intéressantes observations
ob Jrvr nhP, l?""'' "f""' '^^"^ '^^ ^'"^^^^ épidémies de fièvre jaune, auraient
fnmZ 'iW^w . p ' les symptômes de la maladie, y compris le
Eps' 80^ Go^-^ALEz Jebcr das ç,, be Fieber welches in Cadix etc. Uebers. «.
ot R?wn co' ~ "'^'''/^'''i*"'J>' -Journal, vol. o3, 6i, 70 (184048)
et ^'^'yn Sorne account on the last yellow femr épidémie of Brîl. Guiana. Loî-
Cl on, looo.j
502 ANNALES Dli L'INSTITUT PASTEUR. (70)
Exp. \. — Singe du Paraguay (Cebus fatuollm), de 5^0 gr.
6 mai 4890. — Injection sous-cutanée de I c. c. de bouillon-culture de
24 heures.
Quelques heures après l'inoculation, l'animal devient triste et la tempé-
rature qui, normalement, oscille entre 38»,4 et 38",8, monte à 39o,9, et le
matin suivant à W,i .
Je remarque un amaigrissement quotidien rapide et, le d4du même mois,
c'est-à-diré le 8e jour de maladie, l'animal meurt en coma, après une
longue période d'agonie, caractérisée par le rejet du contenu gastrique et un
peu d'entérorragie. Voici le résultat de l'autopsie :
Poids du cadavre : 470 gr. Rien de remarquable dans la cavité thora-
cique.
Abdomen- : foie tuméfié, congestionné et très friable; l'examen microsco-
pique à frais ne révèle que la présence d'une dégénérescence granulaire
diffuse de toutes les cellules hépatiques; congestion et tuméfaction de la i-ate
et des reins; canal gastro-intestinal presque normal, avec quelques ecchy-
moses de la muqueuse; une petite quantité d'urine limpide et sans albumine
dans la vessie.
Les cultures obtenues avec le sang étaient représentées presque entière-
ment par le staphylocoque doré; celles du foie, de la rate, des reins et de
l'urine, étaient mêlées de staphylocoque doré et de bac. ictéroïde, en quan-
tités à peu près égales.
Le péricarde et le péritoine étaient stériles.
Le seul fait digne de fixer notre attention dans ce Cas si peu
démonsttatif est l'infection mixte trouvée à l'autopsie. Il n'a pu
y avoir d'infection post mortem, puisque l'autopsie avait été
pratiquée immédiatement après la mort de l'animal : on doit en
conclure que chez le singe, comme chez le chien et l'homme,
l'infection icléroïde prédispose l'organisme aux infections secon-
daires parles microbes pyogènes.
Exp. II. — Singe comme le précédent, de gr. 710.
le"" décembre 1896. — Injection sous-cutanée de 1 c. c. de bouillon-cul-
tofe de 26 heures.
L'animal meurt le 7e jour, après avoir maigri progressivement jusqu'à
580 grammes.
Autopsie : faite immédiatement après la mort.
Thorax : poumons en partie sains et en partie fortement œdémateux; abon-
dant exsudât séreux dans cavité pleurale droite ; ccewr flasque, presque exsangue,
dégénéré. Abdomen : estomac et intestins remplis de liquide diarrhéique, mais
d'aspect presque normal ; foie de couleur j aime, complètement exsangue, pareil à
du beurre. On observe, vers les bords seulement, un réseau très fin de couleur
rouge, dessinant en une délicate arborescence les espaces interlobulaires.
L^examen k frais avec dé l'acide osmique démontre une dégénérescence
graisseuse complète de toutes les cellules hépatiques ; la rate est un peu tumé-
(71) SUR LA FIKVHE JAUNE. ■'^03
fiée mais d'aspect normal; les reins soni pâles et exsangues, donnant l'im-
pression du gros rein blanc; la vessie est contractée et contient seulement
•i ou a gouttes (l'urine trouble, lactescente, qui se coagule complètement à la
chaleur; les (ja)U]lions lymphatiques axillaires et inguinaux sont tuméfiés.
Le résultat bactériologique l'ut le suivant : très peu de bac. ictéroides dans
le sang et les reins, beaucoup dans le foie, très nombreux dans la rate,
aucun dans l'urine.
La particularité saillante de celte autopsie fut donc une
stéatose du foie telle que je n'en avais jamais observé d'aussi intense et
générale dans le cadavre humain, ni pendant le cours de toutes mes
expériences antérieures chez les animaux.
Après l'avoir fixé dans une solution de formaldéhyde et d'al-
cool, je conserve encore ce viscère avec le même aspect et la
même couleur dans un mélange de glycérine et d'eau.
Exp. in. — Singe comme le précédent, de gr. 850,
3 décembre 1896. — Injection sous-cutanée de 1 c. c. de bouillon-culture
de 24 heures.
L'animal maigrit rapidement, présentant comme le précédent une élér
vation fébrile accentuée (38°, 8) dans les premières 48 heures, et finit paF
mourir le 14e jour (17 décembre), sans présenter aucun symptôme digne
d'être mentionné.
Autopsie faite immédiatement après la mort. Poids du cadavre : gr,. 69§,
Thorax : poumons un peu congestionnés; exsudât citrin dans les plèvres;
cœur pâle, avec un peu de liquide péricardique. Abdomen : estomac et
intestins pâles, mais normaux; foie augmenté de volume, exsangue, dessér
ché, de couleur brunâtre, avec des taches évidentes de dégénérescence grais-
seuse.
L'examen microscopique à. frais démontre, en effet, des gouttes de graisse
libres et une dégénérescence granulo-graisseuse assez marquée de tous les
éléments hépatiques; la rate est d'aspect normal; les reins sont pâles; la
vessie contient un peu d'urine claire, mais albumineuse.
Les cultures démontrent la présence du bac. ictéroïdeen grandes quanti-
tés dans le sang et les viscères.
Le résultat de ces quelques expériences ne peut nous autori-
ser à tracer le type morbide de la fièvre jaune chez le singe.
Cependant, le résultat anatomique exceptionnel del'exp. II, qui
se répéterait sans doute si on expérimentait sur un plus g-rand
nombre d'animaux de la même espèce, nous révèle encore une
fois, avec une démonstration des plus belles et des plus saisis-
santes, l'énergique pouvoir stéatogène du poison ictéroïde.
Dans quelques recherches comparatives que j'ai voulu effec-
tuer sur l'intoxication phosphorique, j'aieu occasion d'observer,
504 ANNALES DE L'IlNSTITUT PASTEUR. (72)
surtout chez les chiens et les lapins, des dégénérescences grais-
seuses du foie réellement remarquables; mais je dois déclarer
qu'aucune d'elles ne pouvait être comparée, par son aspect
extérieur, à celle que j'ai observée chez ce singe.
F. L'infection amarilk chez la ghèvrh et le mouton.
Je n'ai pas fait des expériences systématiques sur ces ani-
maux. Je m'occuperai ici brièvement d'une chèvre et d'un
mouton, morts accidentellement d'infection générale dans le
cours de quelques essais de vaccination.
Exp. I. — Chèvre à lait, de kg. 34,480.
Le 2 août, elle commença à être inoculée sous la peau avec t c. c.
de culture filtrée. La dose injectée fut augmentée successivement, à tel
point que, le 20 octobre, elle avait reçu en tout 195 centimètres cubes de
toxine avec une diminution de poids d'environ 4 kilogrammes. Du 24 octobre
au 21 novembre, l'animal reçut l'injection totale de 10 c. c. de bouillon-
culture virulent, qu'il supporta parfaitement bien. Le 24 novembre, il fut
inoculé par voie endoveineuse avec 5 centimètres cubes de bouillon-culture.
Le jour suivant, il tomba malade et mourut le 27.
Le poids du cadavre était de kg. 28,600.
Autopsie. — Thorax : la cavité pleurale contient une grande quantité
d'exsudat séreux, transparent, jaunâtre; les poumons sont exlraordinaire-
ment œdémateux, le cœur est flasque et dégénéré. Abdomen : exsudât
séreux abondant dans la cavité abdominale; le canal digestif est d'aspect
normal, mais le foie présente tous les signes d'une dégénérescence grais-
seuse, faiblement diffuse; la rate est d'aspect normal; les reins présentent
les caractères d'une glomérulo-néphrite très intense; la vessie est contractée
et contient quelques gouttes d'urine trouble et fortement albumineuse.
Les cultures du sang, aussi bien que celle des organes et de l'urine,
donnèrent une vraie purée de microbes. Seulement les exsudats pleural et
abdominal n'en contenaient qu'en très petite quantité.
L'analyse chimique de l'exsudat pleural révéla la présence de 4 gr. 05 0/00
d'urée.
Exp. II. — Jeune mouton, de kg. 22,800.
Le 5 septembre, il commença à recevoir, sous la peau, de petites doses
de culture filtrée, qu'on augmenta graduellement jusqu'au 10 octobre, date
à laquelle l'animal était descendu au poids de 17 kg. 800, après avoir reçu
en tout 115 grammes de toxine.
Comme, malgré la diminution du poids, l'animal se présentait en condi-
tions générales excellentes, le 12 octobre on lui inocula, par voie sous
cutanée, 10 c. c. de bouillon-culture virulent.
Cette injection fut si bien supportée que l'animal commença à augmenter
de poids; elle fut donc répétée huit fois de suite, de telle sorte que, le
»
(73) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 505
21 novembre, le mouton avait reçu l'injection sous-cutanée totale de
125 c. c. filtrée et de 121 c. c. de culture virulente.
Le 24 novembre, on pratiqua une injection endoveineuse de 5 c. c. de
bouillon-culture frais et, comme l'animal paraissait l'avoir bien supportée,
elle fut répétée à la dose de 10 centimètres cubes, le 1er décembre.
Le jour suivant, le mouton mourut.
Autopsie (faite immédiatement après la mort). — Thorax : exsudât
pleural abondant de couleur jaune intense; œdnme pulmonaire exlraordi-
nairement développé et diffus. Abdomen : appareil digestif d'aspect presque
normal, présentant seulement de petites traces d'entérite; foie pâle, mais
non dégénéré en apparence; rate petite et flasque; reins très congestionnés;
vessie contractée et contenant quelques gouttes d'urine claire et privée
d'albumine.
Les cultures du sang et de l'exsudat pleural restèrent stériles; celles
du foie, de la rate et des reins donnèrent des mélanges de bac ictéroïde et
de streptocoques ; l'urine présentait en culture pure le staphylocoque doré.
L'analyse chimique de l'exsudat pleural donna 2,80 0/00 d'urée.
Le sérum, séparé par coagulation du sang du cœur, produisait, dans la
proportion de 1 à 20 et en une heure, l'agglutination, l'immobilisation et la
précipitation de tous les microbes d'un bouillon-culture de 24 heures.
On voit donc se reproduire, dans la chèvre et le mouton, le
même ensemble de phénomènes que nous avons signalés comme
spécifiques dans tout le reste de nos recherches de pathologie
comparée.
Dans ces deux dernières expériences, surtout dans la
seconde, on remarque la faible intensité de la stéatose hépa-
tique; mais cela ne peut avoir aucune importance, du moment
qu'il s'agissait avant tout d'animaux habitués depuis longtemps
à supporter de grandes quantités de poison et de virus amaril-
ligène; eu second lieu, le processus infectieux qui fut la cause
immédiate de la mort, se développa trop rapidement, surtout
chez le mouton, pour pouvoir déterminer une dégénérescence
graisseuse considérable du foie.
Nous verrons, en effet, dans un second mémoire, que le poison
amarilligène peut déterminer une stéatose profonde et générale
des cellules hépatiques.
Quant à la lésion rénale, elle s'est manifestée dans les deux
cas avec une telle gravité, qu'on peut en conclure, surtout pour
la chèvre, que, même si la mort n'était pas survenue par intoxi-
cation spécifique, elle se serait produite par insuffisance rénale.
L'énorme quantité d'urée trouvée dans l'exsudat pleural
(4 gr. Oo 0/00} est effectivement bien supérieure à celle que les
506 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (74J)
auteurs {Gréhant, etc.) ont rencontrée dans les ajiimaux morts
après la néphrotomie (2 gr. 70 0/00).
Cela démontre que, même dans la fièvre jaune expérimen-
tale, l'organe qui se montre parmi les plus sensibles au poison
spécifique et dont la lésion fonctionnelle constitue un fait cli-
nique et anatomique d'une importance capitale, est le rein.
VI
RÉSUMÉ
Les résultats de cette première partie de recherches nous
permettent quelques conclusions fondamentales, se rapportant
à i'étiologie et à la pathog'énie de la fièvre jaune,
La fièvre jaune est une maladie infectieuse, due à un microor-
g-anisme bien défini, susceptible d'être cultivé dans nos milieux
nutritifs artificiels et qu'on peut retirer non seulement du
cadavre, mais aussi pendant la vie du malade de fièvre jaune.
Son isolement offre, dans la plupart des cas, des difficultés
presque insurmontables, dues en partie à la présence constante
d'infections secondaires et en partie à sa relative rareté numé-
rique dans l'organisme.
Ces infections secondaires sont dues presque toujours à des
espèces microbiennes bien déterminées, telles que : le coU-bacille,
\e streptocoque, les staphylocoques, les proteus, etc., qui peuvent
envahir l'organisme bien avant la mort du patient; elles sont
tellement intenses que, souvent, on ne peut s'empêcher d'attri-
buer à leur action cette terminaison fatale plutôt qu'à celle du
bacille ictérotde.
Il est probable qu'une des causes qui donnent un aspect
extrêmement protéiforme à la fièvre jaune chez l'homme, est
précisément la nature de ces infections secondaires et la manière
dont elles se développent.
L'infection amarile, aussi bien chez l'homme que chez les
animaux inférieurs, est une maladie à marche cyclique. Dans
le cours de la maladie, le microbe spécifique se rencontre dans
les organes en très faible quantité, et ce n'est qu'à la fin du
cycle morbide, dont la durée peut être fixée à 7 ou 8 jours,
qu'il se développe franchement et envahit presque à l'impro-
(75) SUR LA FTÈVIIE JAUNE. •^0'^
viste l'organisme entier, accompagné presque toujours d'autres
microbes, probablement d'origine intestinale.
C'est seulement dans les cas qui accomplissent régulièrement
leur cycle morbide qu'on peut rencontrer avec une facilité relative
le microbe spécifique dans le sang et les organes.
Lorsqu'une septicémie intercurrente, ou un empoisonnement
urémique précoce arrêtent ce cycle morbide en provoquant la
mort, il est extrêmement difficile d'isoler le bacille ictéroïde.
Nous étudierons, dans un autre mémoire, les causes de ces
infections secondaires qui, dans la fièvre jaune, constituent
presque la règle.
Le bac. ictéroïde, une fois introduit dans l'organisme, déter-
mine non seulement une intoxication générale, mais produit
des altérations spécifiques ayant leur siège électif surtout dans
les reins, le tube digestif et le foie.
Dans ce dernier viscère il détermine une dégénérescence
graisseuse rapide de l'élément histologique ; dans le tube digestif
il produit les lésions d'une gastro-entérite hématogène; dans le
rein il donne lieu à une néphrite parenchymateuse aiguë.
Comme la lésion rénale est une des plus précoces, on doit attri-
buer à l'anurie qui se déclare bientôt chez les malades de fièvre
jaune un rôle qui n'est pas à négliger dans le développement
et la terminaison du tableau morbide'.
Le malade de fièvre jaune est en effet menacé de trois périls
imminents, et l'examen bactériologique du cadavre peut, avec
une certaine approximation, mettre en évidence la cause princi-
pale de la mort.
I*' Dans les cas qui parcourent jusqu'au boutle cycle morbide,
et lorsque le bacille ictéroïde se trouve dans le cadavre en certaine
quantité et à l'état de pureté relative, la mort peut être considérée
comme due principalement à l'infection spécifique;
2° Lorsque le cadavre présente une culture presque pure
d'autres microbes, on peut considérer la mort comme due à la
septicémie qui se produit dans le cours de la maladie ;
3° Lorsque le cadavre se montre presque stérile, la propor-
1. Cette grande importance de la lésion rénale n'avait pas échappé à quelques
anciens observateurs. En effet, Lallement {On Ihe fever of Rio- Janeiro, New-Orléans
i&'ùi, page 276), pour désigner la fièvre jaune, employait les expressions : typhus
rénal, influcnza rénale.
508 ANNALES Dlî L'INSTITUT PASTEUR, (76)
lion d'urée élaiiL très élevée oL la morl survenant avant que la
maladie ait fini son cycle évolutif, elle peut être due, aussi, en
grande partie, à Tinsuflisance rénale.
Il est difficile d'établir, pendant la vie du patient, si les
symptômes urémiques prévalent ou non sur les spécifiques, parce
que les symptômes les plus frappants de l'intoxication amarile
se confondent aisément avec ceux de l'insuffisance rénale.
Cette complication fréquente et inévitable est peut-être la
cause principale qui empêche l'établissement d'un type thermique
spécifique de la fièvre jaune.
Il est très probable, en effet, que certaines températures en
apparence normales ^et certaines hypothermies étranges, qui se
manifestent bien souvent pendant l'état de délire ou en pleine
évolution du mal, ainsi que certains dénouements subits et inex-
plicables du processus morbide, sont dus en grande partie à
l'intervention de l'intoxication urémique.
Le vomilo negro est dû à l'action de l'acidité gastrique sur le
sang qui a été extravasé dans l'estomac, à cause des graves lésions
toxiques de sa muqueuse.
Le vomissement est provoqué directement par l'action émé-
tique, spécifique, que possèdent les produits toxiques du 6act7/e icté-
roïde circulant dans le sang.
Le caractère hémorragique présenté par la maladie est dû,
avant tout, à la propriété hémorragipare que possède le bacille
ictéroïde ainsi que d'autres microbes, et, en second lieu, aux
profondes et rapides dégénérescences graisseuses, spécifiques,
que le poison amarile provoque dans les parois vasculaires.
La recherche et l'identification du bacille ictéroïde dans les
tissus n'a de valeur qu'après la connaissance des résultats bac-
tériologiques de l'autopsie.
Le bacille ictéroïde présente des caractères morphologiques si
nets, malgré son grand pléomorphisme, qu'ils le font distinguer
avec une grande facilité de tous les autres microbes connus jus-
qu'à présent.
Une fois isolé, soit du cadavre, soit du malade, sa diagnose
bactériologique sûre n'exige pas plus de 24 heures.
Le bacille ictéroïde est pathogène pour la plupart de nos ani-
maux domestiques.
Dans les souris blanches, les cobayes et les lapins, il reproduit
(77) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 309
une maladie cyclique, analogue à celle que nous avons observée
chez rhomme,et dont la durée est, pour les premières, d'environ
5 jours, pour les seconds, de 6-8 jours, et pour les derniers
d'environ 5 jours.
Pendaiitcelte maladie, lesmicrobes inoculcssemuUiplienttrès
peu dans l'intérieur des organes. C'est seulement 24-48 heures
avant la mort, qu'ils envahissent subitement le sang circulant et
finissent par tuer l'animal par septicémie.
C'est dans le foie des lapins qu'on commence à constater les
premiers effets de l'action stéatogène du poison icléroïde.
La transmission de la maladie, chez les cobayes et les Japins,
peut s'obtenir expérimentalement, même par les voies respira-
toires.
En ce cas, le tableau bactériologique conclut souvent à un
processus toxique, identique à celui qui se vérifie chez l'homme.
Il est donc possible que la contagion du virus amarilligène
puisse s'effectuer, même dans la nature, par l'intermédiaire de
l'air. Cela serait d'accord avec la plupart des opinions dominantes
sur ce sujet.
Chez les chiens, le bacille ictérotde détermine un tableau symp-
tomatique et anatomique beaucoup plus complet et plus ressem-
blant à celui qu'on observe chez l'homme, à savoir : vomito,
hématémèses, hématurie, albuminurie, gastro-entérite hémalo-
gène, néphrite, ictère, profonde dégénérescence graisseuse du
foie, intoxication urémique et, après la mort, constatation bac-
tériologique d'infections secondaires.
Dans les singes, il peut produire : la maladie cyclique, une
sléatose complète du foie, des infections mixtes, etc.
Chez la chèvre et le mouton il attaque plus profondément les
reins, en déterminant l'albuminurie et l'intoxication urémique. Il
produit en outre une dégénérescence aiguë spécifique de la cel-
lule hépatique et favorise les infections secondaires.
Le virus de la fièvre jaune possède par con séquent trois princi-
palespropriétéspathogènes dont l'ensemble contribue à lui donner
une physionomie propre qui pourrait être considérée comme
spécifique : 1° les propriétés stéatogènes, qui se manifestent avec
d'autant plus d'intensité que l'animal qui les subit est plus élevé
dans l'échelle zoologique. Elles apparaissent, en effet, au minimum
chez le lapin et atteignent le maximum de leurs effets dans le
510 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (78)
chien, le singe et l'homme. L'ictère qui se manifeste en général,
lorsque la maladie est avancée, est dû peut-être aux graves alté-
rations anatomiques du foie, où la dislocation hien connue de la
travée hépatique doit constituer un véritable obstacle mécanique
au libre écoulement de la bile, en favorisant sa réabsorption par
le système lymphatique ; — 2° les propriétés congcstives et hémorra-
gipares qui, hien que lui étant communes avec plusieurs autres
espèces de virus, constituent cependant, par les sièges anato-
miques où elles exercent de préférence leur action, un caractère
spécifique très saillant, puisque c'est à elles (jue sont dus le
classique vomissement de sang [vomito negro) et les diverses autres
manifestations hémorragiques de la part des muqueuses ; de
même, les congestions vasculaires sont la cause principale des
douleurs pathognomoniques bien connues (céphalalgie, rachial-
gie, hépatalgie, etc.) de la fièvre jaune; — 3° les propriétés éméti-
ques qui, bien que n'étant pas, comme les manifestations précé-
dentes, étroitement spécifiques du virus amarilligène, impriment
cependant à ce virus, par la rapidité, l'intensité et la persistance
avec lesquelles se manifestent ordinairement chez l'homme et les
animaux supérieurs (chiens), un caractère pathogénique extrême-
ment singulier et qui le fait distinguer facilement de tous ceux
qui sont connus jusqu'à présent.
EXPLICATION DES PLANCHES
PLANCHE VII
CuUures sur plaques de gélatine, du bacille ictéroide, récemment isolé.
Fig. 1. — Culture développée à la température d'environ 20 G. après
36 heures. Les diverses colonies apparaissent finement et uniformément
granuleuses (60 diam.).
Fig. 2. — La même culture après 3 jours. Les colonies vont augmentant
peu à peu de volume, mais, dans la plupart d'elles, on ne distingue pas
encore la formation du noyau.
Fig. 3, 4. — Colonies typiques, complètement développées.
Fig. 5, 6. — Colonies réniformes: variété extrêmement fréquente dans
toutes les cultures sur plaques de gélatine développées normalement.
PLANCHE VIII
Fig. 1 à 10. — Différentes cultures sur gélose, obtenues en stfie, du suc
des divers organes et du sang, et développées d'abord pendant 12-24 heures
à l'étuve à 37° C, et ensuite tenues à la température de la chambre pendant
plusieurs jours.
La photographie de la culture no 1 a été faite après 18 heures de déve-
loppement dans l'étuve et 12 heures de développement à la température
ambiante. Le bourrelet opaque, développé à la température ambiante, appa-
raît à peine dessiné en blanc sur quelques colonies.
Dans les autres cultures, on relève nettement, en grandeur naturelle, la
partie centrale développée à 37° C., et, à son alentour, plus ou moins
abondamment développée, la zone périphérique ayant poussé à la tempé-
rature ambiante. Les figures 5, 6, 8, 9 et 10 représentent des cultures
extraordinairement caractéristiques du bac. ictéroide.
Fig, 11.— Culture sur gélose obtenue après plusieurs jours exclusive-
ment à la température de la chambre (environ IS» — 20°). Dans ce cas,
le développement des colonies ne présente aucune ressemblance avec les
cultures précédentes.
Fig. 12. — Culture en strie, développée à la température de la chambre.
Son aspect est parfaitement identique au précodent.
PLANCHE IX
Diagnostic bactériologique du bac. ictéroide.
Fig. 1. — Culture en strie sur gélose (du suc splénique) développé pen-
dant 12 heures dans l'étuve à 37o C.
512 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (80)
Fig. 5. — La même culture photograpliiée après avoir passé 5 jours de
suite à la leraporalure ambiante de ISo— 20o G.
Fig. 2, 3. — Cultures en strie sur gélose (par dilution d'un bouillon
culture) développées pendant d8 heures dans l'étuvp à 37o G.
Fig. 6, 7. — Les mêmes cultures photographiées après avoir passé
5 jours de suite à la température ambiante de 48o — 20o G.
Fig. 4. — Culture en strie sur gélose (par dilution d'un bouillon-culture)
développée pendant 12 heures à l'étuve à 37o et autres d2 heures à la tem-
pérature ambiante de 20". On y remarque déjà très nettement formé, le
bourrelet qui s'est formé autour des colonies développées dans l'étuve.
Fig. 8. — La même culture photographiée après avoir séjourné encore
5 autres jours à la température ambiante. Les bourrelets des diverses colo-
nies se sont augmentés à la surface jusqu'au point de se confondre, tout en
diminuant leur épaisseur respective.
PLANCHE X
Préparations microscopiques du bac. ictéroïde.
Fig. 4. — Culture de 24 heures en bouillon-lactose 2 0/0.
Fig. 2. — Culture de 24 heures sur gélose.
Fig. 3. — Culture de 24 heures en bouillon de viande peptonisée.
Fig. 4. — La même culture après 10 jours (formes d'involution).
Fig. 5. — Exsudation péritonéale d'un cobaye mort par infection géné-
rale, 6 jours après l'injection péritonéale d'une bouillon-culture,
Fig. 6. — Cils vibratils du bac ictéroide (culture sur gélose; coloration
par la méthode JSicolle-Morax).
PLANCHE XI
Colonies typiques, originales du bacille ictéroïde, développées sur cultures
en plaques de gélatine.
Fig, 1 à 7. — Colonies typiques, normales, développées à la température
de 18o — 20oC.
Fig. 8, 10. — Variétés jeunes, quelque peu atypiques, mais fréquentes,
des mêmes colonies.
Fig. 11. — Variété adulte très fréquente.
Fig. 12. — Variété réniforme à l'état adulte.
Fig. 13 à 16. — Diverses colonies restées stationnaires â différentes pha-
ses de développement.
Pléomorphisme présenté par 3 variétés du bac. coli communis.
A. lie variété de colibacille isolée sur gélatine, du contenu intestinal d'un
sujet mort de fièvre jaune (culture de 48 heures).
Fig. a: Aspect des colonies de 48 heures, provenant de la même variété
A et développées sur deux plaques différentes (I et II), ensemencées en
même temps.
Fig. b : Aspect des colonies de 5 jours, id., sur les mêmes plaques.
Fig. c: Aspect des colonies de 13 jours, id., id.
(81) sua LA FIÈVHE JAUNE. 513
15. :2« variété de colibacille isolée comme ci-dessus, (cultures do 48
heures).
Fig. a: Aspect des colonies de 48 heures, provenant de la mrme variété
« et développées sur deux, plaques différentes (I et 11), ensemencées en
même temps.
Fig. h : Aspect des colonies de 5 jours, id., dans les mêmes plaques.
Fig. c- Aspect des colonies de 15 jours, id., id.
G. 3e variété de cnl/barillc isolée comme ci-dessus (culture de 48
heures).
Fig. a : Aspect des colonies de 48 heures, provenant de la même
variété C, et développées sur deux plaques différentes (I et 11) ensemencées
en même temps.
Fig. b : Aspect des colonies de 5 jours, id., dans les mômes plaques.
Fig. c : Aspect des colonies de 45 jours, id., id.
PLANCHE XII
Coloration des bacilles ictéro'ides dans les tissus humains.
(Viscères de lobs. II.)
Fig. 1. — Foie humain exposé pendant 12 heures dans l'étuvc à 37u et
coloré par la méthode Nicolle (500 diam. Zeiss, Oc. comp. 4, Obj. 2,01111.)
Fig. 2. — La même préparation observée à 1,000 diamètres. (Zeiss, Oc.
c. 8, Obj. 2,0ram.)
Fig. 3. — La même préparation observée à 2,250 diamètres. (Zeiss, Oc.
c. 18, Obj. 2,0i>im.)
Fig. 4. — Rein humain à 1,200 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 12, Obj. 2,5'"m.)
Fig. 5. — Rate humaine à 800 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 8, Obj. 2,5ini.)
PLANCHE XIII
Coloration des bacilles ictéroïàes dans les tissus de lapins.
Fig. 1. — Foie d'un lapin mort en cinq jours par injection sous-cutanée.
Coloration avec la méthode Nicolle, à 750 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 6,
Obj. 2,0iini.)
Fig. 2. — La même préparation, à 1,800 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 18,
Obj. 2,5mii.)
Fig. 3. — Rate du même lapin, cà 1.000 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 8,
Obj. 2,0mii.)
Fig. 4.— Rein du même lapin, cà 750 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 0, Obj.
ap. ;5,0iim.)
Fig. 5, 6, 7. — Cellules pleines de bacilles ictér-ù'des, rencontrées dans
l'exsudation péritonéale d'un cobaye mort après 5 jours, à la suite d'une
injection sous-cutanée. L'exsudation ne contenait aucun microbe libre.
Fig. 8. — Préparation en strie de la pulpe splénique d'un lapin mort en
48 heures, à la suite d'une injection endoveineuse,
Ce genre de préparation, surtout si elles sont colorées avec le violet de
514 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (82)
gonliane, se prâle parfailenienL pour la démonslralion des espaces clairs
dans les microbes développés dans l'organisme animal.
Fig. 9. — Culture de 2i heures en bouillon lactose, pratiquée directe-
ment avec le sang d'un malade de fièvre jaune (Obs. Il), où le bac. ictéroïde
se trouvait à l'état de pureté. Tous les microbes présentent des formes
d'involution très précises.
PLANCHE XIV
Altérations, dégéné rations produites par le bacille ictéroïde dans les
divers tissus.
(Fixation dans le liquide de Flemmimj, coloration à la safranine, décolo-
ration à l'acide picrique.)
Fig. 1. — Foie humain (observ. Il) à 750 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 12.
Obj. a -i,0""".)
Fig. 2. — Foie d'un lapin, mort après 5 jours, à la suite d'une injection
sous-cutanée, à 730 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 12, Obj. a. 4,0m'n.)
Fig. 3. — Foie de chien, mort par infection intraveineuse, à 175 dia-
mètres. (Koritska, Oc. 3, Obj. 5.)
Fig. 4. — La même préparation à 750 diamètres. (Zeiss, Oc. c. -12.
Obj. a. 4,0»"".)
Fig. S. — Rein du même chien à 1.200 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 12,
Obj. a. 2,5"im.)
Fig. 6. — Dégénérescence muqueuse, desquamation épithéliale et grave
infiltration hémorragique dans la couche superficielle de la muqueuse
gastrique, sur un chien mort après 24 heures, par injection endoveineuse :
1000 diamètres. (Zeiss, Oc. c. 8, Obj. a. 2,0mi".)
PLANCHE XV
Fig. 1. — Foie complètement dégénéré en graisse appartenant au
singe de l'Expérience II, mort après 7 jours de maladie. (Grandeur natu-
relle.)
Fig. 2. — Etat de la muqueuse gastrique dans l'infection amarile des
chiens (gastrite hématogène).
Fig. 3. — Etat de la muqueuse intestinale dans l'infection amarile des
chiens (entérite hématogène).
Sceau.\. — Imprinicno E. Clinraire.
î I
\
ÉTIOLOGIE ET PATHOGÉNIE DE LA FIÈVRE JAUNE
Pau le D'" J. SANARELLI
Dli'oclour de rinslitiU d'Hygiène expérimentale de Montevideo i.
SECOND MÉMOIRE
Les symplômes, les lésions et la bactériologie de la fièvre
jaune, aussi bien cbez l'homme que chez les animaux, font pré-
sumer l'existence d'un poison spécifique produit par le bacille
ictéroide cl capable de provoquer, à lui seul, tout le tableau mor-
bide que nous avons déjà décrit.
En outre, le petit nombre des bacilles rencontrés chez les
malades et la violence des symplômes qu'on provoque chez les
chiens, tout de suite après l'injection intraveineuse de cultures
relativement peu abondantes, font supposer que ce poison doit
être très énergique. Il était donc intéressant d'étudier son action
dans l'organisme animal.
Pour ces recherches, je me suis toujours servi de cultures
de 13-20 jours, filtrées à travers la bougie Ghamberland, et
faites dans du bouillon ordinaire de viande peptonisé.
La toxine ainsi préparée a été ensuite essayée chez le cobaye,
le lapin, le chien, la chèvre, l'âne, le cheval et l'homme.
I
l'intoxication chez les cobayes et les lapins.
Ces animaux ne constituent pas un bon terrain pour l'étude
de la toxine; les résultats obtenus avec eux, après l'injection sous-
1. Ce mémoire a été reçu en juin ISO?, n. n. i. n.
674 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUIl. (2)
cutanée ou intraveineuse de cultures filtrées, ne sont pas con-
cluants.
Les cobayes meurent dans les 24 heures, si les doses injectées
sont très élevées : 15-20 c. c. Les doses plus faibles de 2-5-10 c. c.
ne déterminent qu'une diminution progressive de poids, qui
s'accentue pendant 10-12 jours, après lesquels, en général, les
animaux se rétablissent en reprenant leur poids primitif.
Si, au lieu d'employer les cultures filtrées, on emploie les
cultures stérilisées à l'éther, le pouvoir toxique est beaucoup
plus élevé; une dose de 1 ce, injectée sous la peau, fait dimi-
nuer de 15 à 20 grammes, en 24 heures, lepoids d'un cobaye de
300 grammes, mais cet elïetest passager. Pour tuer les cobayes
de 300 grammes, il faut au moins 10 c. c. injectés en une seule
fois : la mort arrive alors après 10, 20 ou 30 jours.
Les lésions qu'on trouve à l'autopsie, aussi bien après une
intoxication aiguë qu'après une intoxication chronique, n'offrent
aucun intérêt. Dans les cas aigus, ce sont des phénomènes con-
geslifs généraux; dans les cas chroniques, c'est le tableau de
la cachexie.
Chez les lapins, la résistance est un peu moindre.
La meilleure voie pour proiluire l'intoxication est la voie
intraveineuse. Les doses de 2-5 c. c. de culture filtrée restent
sans effet; mais, à partir de 10 c. c, les lapins d'un kilogramme
meurent régulièrement en 7-8 jours, sans présenter cependant
aucun phénomène qui puisse nous intéresser.
II
l'intoxication chez le chien
La toxine reproduit dans ces animaux les mêmes symptômes
elles mêmes lésions que le virus. Ici encore, la quantité de
toxine capable de rendre malade ou de tuer un chien est extrê-
mement variable. Elle est toujours considérable, et ses efl'ets
diffèrent suivant qu'on l'injecte sous la peau ou directement dans
les veines.
L'injection sous-cutanée, même aux doses de S-lOc. c, pro-
(3) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 075
duit des tuméfactions locales énormes, dont la résorption est
lente, et, d'autre part, elle est absolument incapable, môme en
grande quantité, de déterminer chez le chien l'apparition des
symptômes caractéristiques de la fièvre jaune. 11 est probable
qu'il se fait, au point d'injection, unprocessus inflammatoire ou
nécroliqne excessivement rapide, qui empêche ou entrave beau-
coup la dilTusion de lu toxine dans l'organisme. Le même fait
s'observe chez d'autres animaux et même chez l'homme.
Si, au lieu des cultures simplement filtrées, on inocule sous
la peau des cultures stérilisées à l'éther, les phénomènes locaux
sont bien plus graves et plus accentués; mais, en dehors de la
fièvre, qui peut durer quelques jours, et d'un malaise facile à
expliquer par la grande tuméfaction et la forte douleur locale
qui l'accompagne g-énéralement, on n'observe jamais de phéno-
mènes intéressants.
Il semble que la toxine inoculée sous la peau soit presque
neutralisée, digérée et anéantie par l'énorme quantité de leuco-
cytes qui se groupent immédiatement autour du point d'inocu-
lation, arrivant bien souvent à former de gros amas puru-
lents, qui avec le temps ulcèrent la peau et s'ouvrent au de-
hors.
Même si l'on répète plusieurs jours de suite les inoculations
sous-cutanées de fortes doses, on n'arrive jamais à provoquer le
vomissement, la gastro-entérite, la photophobie, etc., qui se
produisent si facilement par les injections intraveineuses du
virus, et qui peuvent aussi, comme nous le verrons, se repro-
duire par les injections intraveineuses des toxines.
Ce qu'on peut observer à la longue, chez les chiens qui ont
reçu pendant long-temps la toxine par voie sous-cutanée, c'est
une diminution du poids du corps, un coryza opiniâtre accom-
pagné d'un abondant catarrhe de la muqueuse nasale, et une
tuméfaction diffuse et douloureuse de tout le tissu sous-cutané,
autour du point d'injection.
Les injections intra-veineuses peuvent être facilement faites
par l'une quelconque des veines qu'on voit à la face interne des
cuisses. Une dose de 24-4-0 c. c. est suflisantc pour provoquer
immédiatement les phénomènes les plus graves chez un chien
du poids de 3 k 4 kilogrammes.
En effet, aussitôt après l'injection, l'animal ne présente rien
676 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (4)
do particulier; mais, 10-14 minutes après, il est pris d'un frisson
général ininterrompu; bientôt des évacuations diarrhéiques ap-
paraissent, accompagnées d'une sécrétion lacrymale; enfin le
vomissement entre en scène, impétueux et continuel, alimen-
taire d'abord, muqueux ensuite, de telle sorte qu'en peu de
temps l'animal évacue totalement son contenu gastrique, et on
observe des hématuries précoces.
Si la dose a été modérée, le chien se rétablit assez vite de
cette violente attaque, qu'on peut comparer à un empoisonne-
ment produit par un vomitif énergique ; mais si la quantité de
toxine est forte (130-200 c. c.) ou si elle est répétée les jours
suivants, en l'augmentant progressivement, le chien finit par
succomber, en présentant les mêmes lésions anatomiques que
nous avons décrites comme étant produites par le virus vi-
vant.
Ces lésions sont habituellement les suivantes : thorax avec
exsudât séreux parfois abondant (60-100 c. c.) constitué en
grande partie par un liquide transparent, de couleur rouge-,
vin (hémoglobiniqiie) ; dégénérescence graisseuse du myocarde.
— Abdomen : foie desséché, avec de grosses taches de couleur
jaunâtre, que l'examen microscopique montre constituées de
cellules hépatiques complètement dégénérées en graisse , et
d'innombrables gouttes de graisse libres ; rate d'aspect nor-
mal; les reins présentent les signes de la néphrite parenchyma-
leuse aiguë; la vessie est contractée et contient quelques gouttes
d'urine albumineuse ou hématurique. — La muqueuse gastrique
a une teinte brunâtre, et son contenu, comme celui du canal in-
testinal, est constitué par du liquide couleur café.
Le résultat de l'examen bactériologique est aussi intéressant.
Il est rare que le sang et les viscères des chiens qui meurent
d'intoxication, surtout si celle-ci a duré quelques jours, se mon-
trent stériles. Presque toujours, on obtient des cultures très
abondantes de streptocoques, plus rarement de colibacilles ou de
staphylocoques dorés. On constate en un mot une analogie com-
plète avec ce que nous avons signalé chez l'homme.
Dans un prochain chapitre, nous nous occuperons du méca-
nisme de CCS infections secondaires, si intéressantes au point do
vue clinique et au point de vue bactériologique.
Annales de l'Institut Pasteur.
Pl. XVIII . hi
Fig, 4
T.
(5)
SUR LA FIÈVRE JAUNE.
677
III
l'intoxication chez le chat, la ciiiiVRE, l'ane et le cheval
Le chat est très résistant à l'action du virus, de même qu'à
celle de la toxine ictéroïde.
On peut lui injecter des doses vraiment formidables, aussi
bien de l'un que de l'autre, sans obtenir d'autre résultat qu'une
diminution de poids plus ou moins accentuée, suivie d'un pro-
cessus inflammatoire au point d'injection.
Cet animal doit donc être considéré comme le plus réfrac-
laire parmi ceux que j'ai eu l'occasion d'expérimenter jusqu'ici.
En ce qui regarde la chèvre, Vâne et le cheval, mes recher-
ches n'ont pas été faites d'une manière systématique, mais j'ai
pu étudier l'action du poison amaril chez eux pondant les essais
multiples de vaccination que je pratique depuis longtemps, et
qui ont été suivis parfois de la mort de ces animaux.
La chèvre est très sensible au virus de même qu'à la toxine
amarile. Nous avons vu que de petites doses de virus suffisent pour
tuer une grande chèvre adulte. Par rapport à la toxine, il est
impossible d'établir une mesure fixe.
J'ai vu quelquefois de petits chevreaux tolérer plusieurs jours
de suite des closes très fortes (15-20 c. c.) de toxine, sans pré-
senter autre chose qu'un amaigrissement passager, tandis que
des chèvres adultes et en excellent état de santé ont succombé
après l'injection sous-cutanée de petites doses fractionnées.
Voici, par exemple, le résultat intéressant d'une de ces intoxi-
cations chez la chèvre, suivie de mort.
Chèvre adulte no 2 ; kg. 20.
Le 2 et le 5 août 189(3, elle fut inoculée sous la peau avec 1 ce. de cul-
ture fdlrée. Elle présenta localement une légère tuméfaction avec cndoloris-
sement manifeste de la région; le 8 août elle reçut 2 autres c. c. ; le il du
même mois, 3 ce; le 13 et le 17, 5 autres ce; enfin le 19 et le 21, 11 ce;
elle avait donc reçu en 18 jours, 37 c c. de culture filtrée.
Mais le jour même de la dernière injection elle tombe malade et ineurl
pendant la nuil. Le résultat de l'autopsie fut le suivant : Thorax : 500 ce.
d'exsudal séreux, transparent, sans leucocytes, de couleur rouge-vin, dans
078
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(0)
les deux cavités pleurales : cet exsudât conlienl 2,70 0/00 d'urée, c'est-à-dire
la même quantité (juc dans le sang des animaux néplirotomisés. Etudié au
point de vue biologique, en l'ajoutant dans la proi)ortion de 1 : 5 ù un bouil-
lon-cuUuro frais de bac. icléroide, il produit en l h. ;{0 l'immobilisation et
l'agglutination de tous les microbes.
Le foie présentait, au microscope, l'aspect de la noix muscade; les prépa-
rations, faites par dilacération dans l'acide osmique, démontrèrent une
dégénérescence graisseuse complète de toutes les cellules hépatiques. Les
lésions de l'organe fixé dans le liquide de Flemming sont identiques à celles
qui se trouvent indiquées dans une des planches qui accompagnent le pré-
sent Mémoire. La raie était de volume normal, mais moins compacte et
résistante qu'à l'ordinaire. Les reins étaient atteints d'un processus inflam-
matoire tellement intense qu'à la surface de la coupe on ne distinguait plus
la partie corticale de la partie médullaire, sinon qu'elle présentait une cou-
leur lie de vin; les préparations à frais dans l'acide osmique révélèrent
aussi la présence dans le rein d'une certaine quantité de gouttes de graisse.
Les coupes pratiquées sur des morceaux fixés dans le licjuide de Flemming
révèlent, comme lésion fondamentale et très diffuse, une nécrose de l'épithé-
lium des canalicules urinaires, à cause de laquelle cet épithélium parait
trouble, granuleux, sous forme de moites, et ses cellules privées de noyaux
ou avec des noyaux incapables de se colorer. La vessie, fortement contractée,
présentait plusieurs taches ecchymotiques et contenait environ 10 ce. d'un
liquide couleur rouge-sang. L'examen microscopiciue démontra l'absence
complète de globules rouges, mais l'examen à l'hémomètre de Flcischl donna
un contenu d'hémoglobine égale à 30 0/0.
Les intestins se trouvaient en grande partie congestionnés, hyperhémiés
et ecchymotiques.
Le poids du cadavre était de kg. 15,371 ; la diminution dans les 18 jours
avait donc été de kg. 4,630.
Les recherches bactériologiques furent négatives.
En résumé donc, nous pouvons conclure que chez la chèvre
la toxine ictéro'ide reproduit exactement, à l'exception du vomilo.
les mêmes altérations que nous avons déjà signalées chez le
chien et chez l'homme.
Il faut surtout remarquer chez la chèvre la grande tendance
à l'hématolyse (exsudais hémoglohiniques, hémoglobinurie) et
l'extrême sensibilité du rein à la toxine. La mort de l'animal est
donc due en grande partie aux profondes lésions du rein ; la
quantité considérable d'urée qu'on trouve dans les humeurs de
l'organisme témoigne en faveur d'une intoxication urémiqne.
Je n'ai expérimenté que sur un seul âne.
11 s'agissait d'une vigoureuse Anesse créole qui fournissait de grandes
quantités de lait.
(7) SUll LA FIÈVRE JAUNE. G79
Le 2G décembre 1890, on lui inocula sous la peau S ce. de loxine filtrée.
Le lendemain, une large luméfaclion douloureuse parut au point d'injection.
Après deuxjours, quelques gouttes de sang commencèrent à couler des tôtins
des mamelles gonflées, et l'iininial se montra triste, abattu et inappétent.
La lempth-ature rectale avait monté de 38o2'-38n6' à 40^. Le 2 jan-
vierl897, la température étant devenue normale, l'Anesse fut inoculée de nou-
veau avec 10 ce. de loxine. La tuméfaction se renouvela au point d'injection et
le lait commença à disparaître des mamelles. Le 5 du même mois, nouvelle
inoculation de 15 ce. de culture filtrée, et, le 8, nouvelle injection sous-
cutanée de 5 ce. de culture en bouillon, stérilisée avec de l'éther. La dispa-
rition du lait devint alors complète, et les tuméfactions localisées au point
d'injeclion se manifestèrent avec une intensité relative.
Le 12 janvier, à 3 h. s., après avoir par conséquent reçu en tout
30 ce de culture filtrée et 5 ce de culture stérilisée avec de l'éther, la bête
fut inoculée par voie intra-veineuse avec 10 ce de culture en bouillon, stéri-
lisée avec de l'éther.
Aussitôt après l'injection, l'animal éprouva de la dyspnée qui disparut
bientôt; mais, pendant la nuit, il mit bas un petit embryon, longd'environ
8 centimètres, et mourut vers la pointe du jour.
Les résultats de l'autopsie, faite le matin de bonne heure, furent les sui-
vants : Thorax: exsudât séro-hémorragique dans les deux cavités pleurales.
— Abdomen: foienn peu dégénéré engraisse; l'examen microscopique à frais,
avec de l'acide osmique, montre les cellules hépatiques remplies dé petiles
granulations graisseuses; la raie est de volume normal, mais flasque et
friable; les reins présentent les signes d'une néphrite aiguë diffuse, très
grave; la vessie est contractée et contient une petite quantité d'urine, de
couleur rouge, et où l'examen microscopique démontre la présence d'une
énorme quantité de leucocytes, de globules rouges et de cellules épithéliales ;
le chauffage en détermine la coagulation en bloc, comme s'il s'agissait
d'albumine pure. La cavité péritonéale contient une abondante quantité de
sérosité limpide, mais colorée en rose. La muqueuse de l'estomac et des
intestins se trouve par places considérablement congestionnée.
L'analyse chimique du sang y révèle 1,29 0/00 d'urée.
Le résultat bactériologique fut le suivant: le sang, la rate et les reins se
montrèrent stériles, mais le foie contenait une certaine quantité de coliba-
cilles et de staphylocoques dorés, et l'urine présentait une très grande quantité
de staphylocoques blancs et dorés, mêlés à trois autres espèces microbiennes
indéterminées.
Par conséquent, le même mécanisme palhog-énique habituel
se renouvelle chez l'âne : processus inflammatoire et dégéné-
ralif du foie et des reins; lésion des muqueuses; phénomènes
hémorragipares dans les parenchymes, les cavités séreuses, les
muqueuses, les organes glandulaires (mamelles), et enfin le
tableau final dominé par l'intoxication urémique et l'invasion
des microbes dans l'organisme.
680 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. (8)
Passons enfin aux eiïels de la loxine chez le cheval.
Nous serons très bref sur ce point, parce que, ces animaux
élant destinés à la production d'un sérum spécifique, nous nous
occuperons ailleurs des effets produits sur eux par les inoculations
de toxine ictêroïde.
Le cheval est extraordinairement sensible, même à l'injection
de petites quantités de toxine.
L'injection sous-cutanée, même de petites doses de culture
filtrée (5-10 ce), détermine toujours une forte tuméfaction
locale, suivie de fièvre, qui dure 12-24 heures.
Cette tuméfaction est excessivement douloureuse et lente à
disparaître.
Lorsque l'injection estplus abondante, ou qu'au lieu d'injecter
des cultures filtrées, on injecte des cultures stérilisées avec de
l'éther, qui sont beaucoup plus actives, la tuméfaction produite
devient volumineuse et est constamment suivie de l'apparition de
vastes œdèmes sous-cutanés, qui s'étendent dans les parties
déclives du ventre, atteignent les membres, et finissent parfois
par gêner pendant plusieurs jours les mouvements.
Presque toujours, à la surface de la peau anormalement dis-
tendue, apparaissent des ulcérations sanguinolentes qui suppu-
rent et qui guérissent difficilement. Ces œdèmes, de même que
les tuméfactions qui se produisent au point même d'injection,
ne disparaissent qu'après plusieurs jours, durant lesquels les
animaux présentent très souvent une fièvre presque continue.
Les injections intraveineuses sont mieux tolérées, mais elles ont
de graves inconvénients.
Après chaque injection, l'animal présente régulièrement un
fort accès de dyspnée, et est atteint d'un tremblement général
qui l'oblige à se coucher. La fièvre apparaît, et l'animal reste un
peu abattu pendant quelques heures. Mais, le lendemain, la
température revient à l'état normal, et il n'y a d'ordinaire aucun
incident à déplorer.
Pendant mes expériences, cependant, j'ai perdu quelques
chevaux, dont un appartenant à la race créole, qui résiste bien
moins que la métisse aux toxines en général et aux toxines
diphtérique et amarilligène en particulier.
L'autopsie très sommaire de ce cheval créole, qui avait eu
avant la mort quelques rares entérorragies, montra une forte
(9) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 681
lumofaction de la rate, uae légère dégénérescence du foie, la
néphrite, l'albuminurie el quelques signes d'entérite.
Je n'ai pas cru nécessaire d'insister davantage sur ces
recherches, qui ne donnent autre chose que la reproduction
plus ou moins atténuée des lésions que nous avons déjà étudiées
avec le virus : la question de la spécificité de la toxine amarile,
résulte beaucoup mieux des expériences sur l'homme, faites
dans un but de protection, et que je vais raconter.
IV
LA FIÈVRE JAUNE EXPÉRIMENTALE CHEZ l'hOMME, REPRODUITE AVEC LA
TOXINE AMARILE
Mes expériences sur l'homme sont au nombre de cinq. Pour
des raisons faciles à comprendre, je n'ai pas employé des cul-
tures vivantes, mais simplement des cultures en bouillon de
15-20 jours, filtrées à la bougie Chamberland et après, par excès
de précaution, stérilisées avec quelques gouttes d'aldéhyde
formique.
J'ai pratiqué sur deux individus des injections sous-cutanées,
sur /rois autres des injections intraveineuses.
Je résume brièvement de mon protocole de notes :
OBSERVATION I
A. T., âgé de 36 ans, Espagnol ; poids kg. 63.
Injections sous-cutanées.
Le 8 octobre 96, à 4 h. s., injection sous-cutanée, au niveau du biceps
brachial, de 2 c. c. de culture filtrée et stérilisée.
Le lendemain, on observe au point inoculé une large zone circulaire,
fortement rouge, tuméfiée, mais peu douloureuse, sur une étendue d'environ
dO cent, de diamètre.
Les conditions générales continuent à être bonnes. La réaction fébrile
a atteint pendant deux jours 38° 3' C.
A partir du 6e jour, la tuméfaction tend à disparaître et le 20 du môme
mois, c'est-à-dire a/rès 12 jours, le bras reprend son aspect normal.
OBSERVATION II
E. B., âgé de 30 ans, Italien ; poids kg. 53,250.
Le 19 octobre, à 3 h. s., injection sous-cutanée (au niveau du biceps
brachial droit), de 5 c. c. de culture filtrée et stérilisée.
682
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR
(10)
Le 20 du même mois, le bras, au point de rinjeclion, est très rouge,
tuméfié et douloureux. Le palieul est abattu, n'a pas d'appétit et présente
de la fièvre à 38o,2'-38o,6' pendant toute la journée.
L'examen des urines révèle des traces d'albumine.
Le 21, la tuméfaction s'étend volumineuse à tout le bras et au pli du
coude; la peau est injectée et enflammée. La fièvre et l'albuminurie con-
tinuent.
Le 22 au matin, le patient est apyrétiquc, mais, vers le soir, un léger
mouvement fébrile survient accompagné de prostration générale. La tumé-
faction s'étend à l'avant-bras ; l'urine, en quantité normale, contient tou-
jours des traces d'albumine.
Le 23, la fièvre est complètement disparue, mais la tuméfaction du bras
continue à s'étendre par en bas, dépassant l'articulation du poignet et
envahissant une partie de la main. Tout le membre droit est ainsi envahi,
spécialement sur sa face antérieure : la peau est fortement rouge et d'aspect
érysipélateux. Des traces d'albumine dans les urines.
Le 24, la tuméfaction commence à se réabsorber rapidement ; la tem-
pérature est normale, mais on trouve encore des traces d'albumine dans les
urines.
Le 25, la tuméfaction diminue à vue d'oeil; le patient est bien, il a
repris son appétit et présente une température normale. Traces d'albumine
dans les urines.
Le 26, le bras inoculé est revenu presque complètement à l'état normal,
mais les urines sont toujours un peu albumineuses.
Le 29, je pratique une seconde injection de 5 c. c. de culture filtrée et
stérilisée, dans la même région qu'auparavant.
Le soir, la température s'élève et une légère tuméfaction survient, qui
reste cependant très limitée et disparaît rapidement, après 48 h. environ.
Les jours suivants, le patient ne présente aucun phénomène, ni local ni
général.
OBSERVATION III
Injections intraveineuses
E. N., âgé de 20 ans, Espagnol; poids kg. 56.
Le 3 novembre 96, à 4 h. s., température axillaire 37o,l'. Injection
intraveineuse (dans la veine céphalique du bras droit), de 10 c. c. de culture
filtrée et stérilisée avec de l'aldéhyde forraique.
Aussitôt après l'injection, le patient se couche, se trouve tranquille et
boit environ un litre de lait stérilisé.
Après 15 minutes, il accuse des nausées et des efforts de vomissement,
suivis bientôt de violents accès de vomiturition, qui finissent par évacuer
tout le lait ingéré peu auparavant.
Une agitation générale apparaît en même temps aux membres, et des
douleurs violentes et continuelles se manifestent k la région lombaire, qui
font plaindre fortement le malade et ne lui laissent aucun repos. Peu à peu
(11) SUR LA FIÈVRE JAUNE C83
la irgion abdominale devient aussi douloureuse. La plus légère pression de
la main, sur le venlre ou sur la légion lombaire, rend ces douleurs insup-
portables.
Pendant ce temps, la température axillaire monte sans interruption;
elle était de 37o,'i' avant l'injection, monte à 38o,5' deux heures après, et
atteint 40^3' à huit heures du soir, c'est-à-dire 4 heures après.
Vers minuit, la réaction fébrile cesse et, le matin, la température rede-
vient presque normale (37o,5').
Malgré cela, le patient se trouve très mal et, pendant toute la nuit, non
seulement il a dû veiller en proie à de terribles douleurs abdominales et
lombaires, auxquelles s'était jointe bientôt une violente céphalalgie, mais il
a été continuellement secoué par des vomissements incoercibles qui, après
avoir évacué jusqu'aux derniers résidus alimentaires, se sont transformés
en vomissements muqiieux, de couleur vert-jaunâtre très intense.
L'amirie commence.
i novembre. — Le même état continue; on fait boire au patient du lait
qui est rejeté tout de suite : l'intolérance gastrique est complète.
Maintenant l'agitation générale s'accentué toujours plus, le patient
accuse un sentiment indéfinissable, angoisseux, qui lui empêche tout repos,
et les lancinantes douleurs à la région rénale deviennent de plus en plus
persistantes.
Comme l'anurie continue accompagnée de ténesme spasmodique, on pra-
tique à plusieurs reprises le cathétérisme de la vessie, mais on n'obtient
pas une goutte d'urine.
Les efforts de vomissement n'ont pas du tout l'air de cesser ; ces vomisse-
ments sont constitués par des mucosités colorées par la bile.
Vers l'après-midi, le ténesme vésical commence à faire souffrir horrible-
ment le malade, qui s'efforce vainement d'uriner.
A 4 h. s., un peu de délire survient, la température axillaire étant de
380,5'. Le patient essaie à plusieurs reprises de se lever, et les souffrances
delà région rénale deviennent tellement intolérables qu'elles lui arrachent
des plaintes ininterrompues.
On cathétérisc de nouveau, sans résultat.
Vers le soir, le malade est pris de sub-délire qui ne le quitte pas toute
la nuit, et qui est interrompu à chaque instant par des efforts incessants
de vomissement.
5 novembre. — Le matin, le malade se présente exténué avec coloration
cijanotique de la peau.
Le délire continue, vif et agité; quelques évacuations diarrhéiques de
couleur jaunâtre surviennent, et l'anurie totale persiste.
La tendance à se jeter hors du lit constitue le fait dominant de cette
journée.
En même temps, les douleurs et l'extrême hyper esthèsie de la région lom-
baire et épigastrique deviennent déplus en plus aiguës. Le simple contact de
la main dans ces régions ne peut pas être supporté. A 5 heures, la tempéra-
ture est à 370,7, mais, vers il heures, elle monte à 38o,3, et s'y maintient
toute la journée.
684
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(42)
l^e vomissement est toujours incessant, bien que le malade, depuis l'in-
jection delà toxine, n'ait pu prendre aucun aliment.
Le liquide vomi n'est plus vit l-hi lieux, il présente une couleur café clair.
Recueilli dans un verre à pied, il présente rapidement un dépôt noirâtre
qui, examiné au microscope, paraît constitué par des globules rouges du
sang, par des leucocytes, par des cellules épithéliales de la muqueuse gas-
trique et par des petits caillots sanguins. Sa réaction est acide.
Après midi, on pratique de nouveau, mais inutilement, le cathétérisme.
car on ne parvient à obtenir aucune goutte d'urine.
Le patient est donc anMr/(/?/e depuis environ deux jours.
La peau devient encore plus congestionnée par place et prend une couleur
violette bien définie, surtout aux bras et à la face.
Cette couleur violette est répandue, sous forme de taches ou de stries,
dans les points où la peau est plus transparente, (paume des mains, face
interne des membres inférieurs et thorax). Des larges taches jaunâtres appa-
raissent en outre sur plusieurs points du corps.
En examinant la sclérotique, on y remarque une coloration sub-ictérique
très évidente.
Je pratique à la veine du bras une saignée aseptique d'environ 25 c. c. de
sang, que je laisse coaguler.
En introduisant dans la vessie une petite sonde, on parvient à extraire,
au moyen d'une canule aspiratrice, quelques gouttes d'urine trouble, riche
en épithéliums, et qui se coagule complètement à la chaleur.
L'état de délire persiste toute la journée, interrompu par de courts ins-
tants de coma.
Je pratique,' avec des canules stérilisées, plusieurs ponctions exploratrices
du foie et des reins, en aspirant des deux viscères quelques gouttes de suc,
que j'utilise pour faire des cultures et des examens microscopiques.
La nuit suivante, le malade se remet un peu, et après quelques jours,
finit pour se rétablir.
Etude du sang. — Les cultures pratiquées dans divers milieux nutritifs
restent stériles.
La coagulation s'effectue régulièrement et met en liberté environ 10 c. c.
de sérum limpide et jaunâtre. Ce sérum ajouté dans la proportion de i : 5
à un bouillon-culture frais de bacilles ictéroïdes, produit en 12 heures
'immobilisation et l'agglutination de ces mêmes bacilles, qui se précipitent
persque complètement au fond du tube.
La recherche de l'urée en révèle 3,463 0/00.
En employant sur le caillot le procédé décrit dans mon premier mémoire,
en évaporant ensuite le résidu aqueux et en le reprenant avec de l'acide
nitrique, j'obtins une cristallisation abondante de nitrate d'urée, que je
recueille et conserve encore.
Recherches sur les sucs hépatique et rénal. — Les cultures ensemencées
avec ces sucs restent stériles.
L'examen microscopique du suc hépatique, pratiqué à frais, en employant
l'acide osmique, démontre une profonde dégénérescence graisseuse de toutes
(13)
SUR LA FIÈVRE JAUNE.
685
les cellules hépatiques : de nombreuses gouttes de graisse se trouvent en
outre entièrement libres dans la préparation.
L'examen à frais du suc rénal révèle une intense tuméfaction trouble,
avec dégénérescence granuleuse des épithéliums.
OBSERVATION IV
iY. L., âgé de 35 ans, Espagnol; poids kilog. 61.
12 novembre iS9Q, S h. 20 s., température axillairc37o,3. Injection intra-
veineuse, dans la veine céphalique du bras gauche de 5 c. c. de culture
filtrée et stérilisée avec de l'aldéhyde formique.
Peu après l'injeclion, le patient se plaint de malaise général, se trouve
anéanti, et est obligé de se mettre au lit.
On lui donne à boire une tasse de lait, mais les phénomènes d'intolérance
gastrique se manifestent avec une telle intensité que non seulement le lait
est in:médiatement rejeté, mais les nausées et le vomito incoercible com-
mencent.
A 8 heures du soir, la température est très élevée, atteignant le maximum
de toute la période fébrile 4io,2, et le malade commence à se plaindre d'une
intense céphalalgie, surtout à la région frontale, d'une grande anxiété épigas-
trique, de rachialgie, de douleurs musculaires et articulaires, avec des irra-
diations lancinantes vers les membres inférieurs.
A cette période, le malade est en pioie à une violente agitation générale,
qui lui arrache des plaintes continuelles.
Il se manifeste en même temps une congestion générale, étendue à toute
la surface cutanée, qui est brûlante et sèche. Cette congestion est intense,
surtout à la figure et aux conjonctives, ce qui fait paraître les yeux rouges,
humides et brillants; les pupilles sont dilatées, le regard est vague et
inconscient, et l'ensemble du tableau donne à la physionomie du patient
l'aspect d'un homme ivre.
13 novembre. — A 8 heures du matin, la'température axillaire est de 39", 2,
et les imposants symptômes généraux de la veille, surtout les douleurs, ont
diminué un peu.
Cependant Vinsomnie a persisté toute la nuit et la diarrhée est survenue ;
les déjections, peu abondantes, sont tout à fait liquides et extrêmement
fétides, présentant une couleur jaunâtre, semblable à celle des déjections
des enfants à la mamelle.
La langue est saburrale dans son milieu et fortement rouge sur les bords.
Le pouls est faible mais régulier. A midi, la température est montée à40o.
La diurèse diminue considérablement et les urines présentent une teinte
très foncée. L'examen démontre la présence de l'albumine, mais l'absence
"des pigments biliaires.
Celle diurèse a diminué progressivement pendant toute la journée, et,
à 4 heures de l'après-midi, on peut à peine obtenir une quantité d'urine
suffisante pour l'analyse, qui révèle encore une grande quantité d'albumine
et l'absence de pigments biliaires.
686 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (14)
A 5 heures s., la température est toujours à 40", et l'état général s'ag-
grave visiblement.
Les douleurs reparaissent, plus intenses qu'auparavent, et le malade
présente à chaque instant des accès de délire.
Il peut à peine repondre à nos questions et il signale avec insistance les
régions épigastrique, lombaire et frontale comme les sièges principaux des
douleurs.
La plus légère pression au niveau de ces régions arrache au patient de
vives plaintes.
Les vomissements bilieux se répèlent toujours; leur fréquence est plus
grande. A 7 heures s., tout le corps est pris d'un violent tremblement;
ïanurie est complète et la surface du corps commence à présenter une colo-
ration sub-ictérique, appréciable surtout dans la région des mâchoires. Les
pupilles se contractent peu à peu et, vers le soir, des accès de dyspnée appa-
raissent.
Les actes respiratoires sont courts, incomplets et précipités (40 resp.
par minute).
Il y a désaccord entre le pouls et la température, qui est encore à 40°,
tandis que le premier est presque imperceptible et rare.
Pendant la nuit, l'état s'est aggravé : l'insomnie et Vanurie ont été com-
plètes ; les vomissements et la diarrhée ont aussi continué presque sans
interruption.
14 novembre. Vers la pointe du jour, le patient est complètement accablé
et sa température est de 38o,4.
Je pratique aseptiquement une petite saignée d'environ 30 c. c. de sang,
que je fais coaguler dans des vases stérilisés, pour en recueillir le sérum.
Je pratique, comme dans le cas précédent avec toutes les précautions
aseptiques, quelques ponctions exploratrices du foie et des reins, en aspirant
des deux viscères de petites quantités de suc, queje m'empresse d'ensemen-
cer sur divers milieux nutritifs et d'examiner au microscope.
A 8 heures m., le patient tombe en collapsus.
La peau se refroidit, les extrémités deviennent cjanoliques, la dyspnée
est plus marquée, les pupilles se dilatent de nouveau et le pouls devient
imperceptible.
Mais une fois surmontée, cette grave crise, qui dure quelques heures, le
malade commence à se sentir un peu mieux, et après quelques jours finit
par se rétablir.
Étude du sang. — Les cultures pratiquées sur différents milieux nutritifs
restent stériles. La coagulation s'effectue régulièrement et met en liberté
environ 15 c. c. de sérum couleur jaune-ôr, très vive. Ce sérum, ajouté
aux cultures fraîches du bacille ictéroïde, dans la proportion de 1 : 85, déter-
mine une immobilisation et une agglutination seulement partielles; cepen-.
dant, au bout de 10 heures, il se fait une précipitation totale au fond du
tube.
Les résultats de l'analyse chimique signalent la présence de I/JO 0/0
d'urée.
Études des sucs hépatiqueet rénal. — Les petites quantités de suc hépa-
(15) sua LA FJÈVRE JAUNE. 687
tique, retirées au moyen d'une forte canule stérilisée, restent absolument
stériles dans les cultures, mais l'examen microscopique, avec l'acide osmiquo,
démontre une profonde dégénérescence graisseuse de toutes les cellules
hépatiques, lesquelles présentent leur protoplasma rempli de gouttes grais-
seuses de toutes dimensions.
Les cultures pratiquées avec du suc rénal donnèrent pour résultat la
présence du coli-bacille en petite quantité.
OBSERVATION V
P. B., âgé de trente ans, Italien; poids kg. 64,250.
26 novembre 97, 3 h. 30 s. ; température axillaire 36o,6'. Première
injection intra-veineuse de 2 c. c. de culture filtrée.
Peu après l'injection, le patient éprouve un peu de malaise général,
accompagné d'une légère céphalalgie qm dure toute la journée. La tempé-
rature axillaire monte presque subitement à 40o,l'et reste élevée jusqu'à la
nuit.
27 novembre. — Le lendemain, le malade se trouve complètement
rétabli et sans fièvre, mais l'examen des urines démontre des traces évi-
dentes d'albumine, et à la lèvre inférieure on voit apparaître une vésicule de
herpès fébrile.
28 novembre, i. h. s. — Je pratique une seconde injection intra-veineusc
de 7 c. c. de culture filtrée.
Aussitôt après, le patient est pi'is d'un grand frisson et de tremblement
général; on lui donne à manger un peu de viande, mais peu après il vomit
tout le contenu de son estomac.
Le malaise s'aggrave rapidement, et le malade doit se mettre au lit,
où le frisson continue plus intense qu'au commencement. La figure s'in-
jecte fortement et la respiration devient dyspnèique.
Plus tard la fièvre commence et atteint 40°, 7', accompagnée d'une
céphalalgie violente qui n'abandonne plus le malade.
29 novembre. — En effet, le lendemain, non seulement la céphalalgie
persiste, mais le patient se plaint de fortes douleurs aux articulations des
membres inférieure et à la région lombaire. La fièvre a cependant disparu ;
à la lèvre supérieure on voit une seconde pustule d'herpès fébrile.
30 novembre. — Le patient est apyrétique, mais il présente encore un
léger degré de céphalalgie et de douleurs vagues en différents points du
corps.
L'urine est claire, dépourvue d'albumine et de pigments biliaires.. La
langue est un peu saburrale.
A 4 heures s., je pratique une troisième injection intra-veineusv de
15 c. c. de culture filtrée.
Aussitôt après l'injection, le patient est pris de prostration générale et
d'un violent frisson qui l'oblige à se coucher.
A peine au lit, un tremblement général très violent survient et la sen-
sation de froid est si intense que le patient demande sans cesse de nou velles
couvertures.
688
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR
(16)
La figure s'injeclc cl bientôt la réaction fébrile commence, accompagnée
d'une intense céphalalgie. L'accès de réaction est cependant moins intense
que celui qui suivit l'injection précédente. La température monte jusqu'à
AOo, 3' pour redescendre peu après, laissant le malade faible, abattu, avec
douleurs lombaires persistantes et tourmenté de continuelles nausées et
d'efforts de vomisseinents qui ne lui permettent pas de s'alimenter.
3 décembre. — Dans cet état, le patient passe encore trois jours sans être
jamais abandonné par la céphalalgie, les douleurs lombaires, les nausées et
la faiblesse qui l'oblige à garder le lit pendant tout ce temps. Les lèvres
sont ulcérées par la présence de nombreuses pustules de herpès.
A 4 heures s., je pratique une 48 injection intra-veineuse de 20 c. c. de
culture filtrée. Peu après le malade se couche, mais les phénomènes géné-
raux immédiats sont beaucoup plus légers que ceux produits par les injec-
tions précédentes. Bientôt le patient commence à éprouver une soif ardente,
et, après une heure et demie, la réaction fébrile (39o,9'), commence accom-
pagnée d'une recrudescence de douleurs lombaires et de la céphalalgie,
qui empêchent le sommeil pendant toute la nuit.
4 décembre. — Vers la pointe du jour, les phénomènes généraux doulou-
reux disparaissent peu à peu, ,1a soif ardente persiste, mais il existe une
intolérance absolue pour tout aliment. Le patient refuse même le lait, et
son estomac ne peut tolérer que de l'eau pure, qu'il boit aviderament sans
vomir,
La température axillaire est cependant normale (37o, 3').
Pendant toute la journée, il reste au lit, dans un état de grande pros-
tration et ne peut toucher àaucun aliment. Urine normale et sans albumine.
5 décembre. — Le malade se sent mieux, il peut abandonner le lit et
prendre quelques liquidés. Il se trouve encore très fatigué. La coloration
rouge de la face a disparu et est remplacée par une teinte jaunâtre sub-iclé-
rique évidente surtout aux mâchoires et à la sclérotique.
9 décembre. — Le patient est mieux, mais il est toujours très abattu. Je
pratique aseptiquementune saignée de 50 c. c. de sang, dont j'extrais environ
15 b.c. de sérum limpide, de couleur jaune citron, mais qui ne donne pas
la réaction des pigments biliaires.
Ce sérum ajouté, dans la proportion de 1 : 10, aux cultures fraîches du
bacille ictéroïde, détermine dans 2 heures seulement (à la température de
37») le phénomène de l'agglutination et de l'immobilisation, en précipitant
tous les microbes d'une façon aussi nette et aussi complète que si c'était du
sérum d'un animal vacciné.
m décembre. — Lé patient est complètement rétabli.
Je n'ai pas besoin de signaler la valeur et la portée de ces
expériences que j'ai eu roccasion de faire sur Thomme.
Pour ceux qui ont observé des cas de fièvre jaune ou en ont
appris la symptomatologie par la lecture des meilleurs traités,
les Observations III et IV correspondent simplement à deux cas
classiques de lièvre jaune très grave, et l'Observation V
An.vales de l'Institut Pasteur.
Pl. XIX.
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(17) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 689
à des attaques typiques répétées de fièvre jaune abortive.
Pendant mon séjour à Rio- Janeiro, j'ai eu à souffrir moi-
même, d'une de ces attaques avec tous les symptômes
spécifiques qui les caractérisent; je puis donc déclarer, en me
basant aussi sur mon expérience personnelle, que, dans l'état
actuel de notre science expérimentale, ces cas représentent tout
ce qu'on peut exiger pour la démonstration péremploire et abso-
lue de la spécificité d'un poison microbien.
On ne peut plus mettre en doute que la fièvre jaune peut
être reproduite expérimentalement chez l'homme, par les
toxines élaborées m vUro par les microbes spécifiques.
Ceci consacre donc d'une manière définitive la spécificité du
microbe que j'ai isolé et décrit, comme étant l'agent de la fièvre
jaune.
Mais les considérations qui se dégagent des expériences
décrites plus haut ne visent seulement pas un seul côté de celte
importante question. 'Elles éclairent plusieurs points sur lesquels
nos études de pathologie comparée avaient encore laissé un peu
d'incertitude.
Ce qui appelle l'attention avant tout, c'est la façon différente
dont le poison ictéroïde se comporte suivant qu'on l'injecte sous
la peau ou directement dans le sang.
On voit se répéter chez l'homme, d'une manière encore plus
évidente, ce caractère imposant des phénomènes locaux, que
nous avons déjà signalé, surtout chez le chien e?t le cheval.
La toxine amarile est donc un poison cellulaire extraordinai-
remeut actif, comparable seulement, par quelques points, à la
toxine diphtérique.
Son contact avec les éléments de l'organisme animal, surtout
dans les espèces élevées, détermine en effet, comme celui de la
toxine diphtérique, une violente irritation, suivie de processus
régressifs qui finissent toujours par la nécrose et la dégénéres-
cence graisseuse du protoplasma.
Ceci explique la génèse de cette stéatose diffuse, qui caracté-
rise d'une manière si constante la fièvre jaune de l'homme et
des animaux supérieurs. Ceci explique aussi pourquoi les
injections sous-cutanées du poison déterminent des phénomènes
généraux bien moins intenses que ceux qu'on provoque avec la
même dose injectée dans les veines.
690
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(18)
Il est très probable que les propriétés extraordinai rement
irritantes du poison sont un obstacle indirect h son absorption
rapide par l'organisme, à cause des graves désordres circulatoires
et nutritifs qu'il détermine dans les tissus avec lesquels il se met
en contact.
Il est probable aussi qu'une bonne partie du poison s'épuise
dans les processus nécroliques qu'il provoque dans ses premières
voies de diiïusion.
Une particularité digne du plus grand intérêt est la dose de
poison capable de déterminer le tableau complet de la fièvre
jaune la plus grave.
La quantité qu'on pourrait presque considérer comme mor-
telle pour un homme adulte (5 c. c), est quatre fois plus petite
que la dose minima capable de tuer un cobaye ou un lapin.
Cela suffit pour conclure que la race humaine est douée d'une
sensibilité pour le poison, qui ne peut être comparée à celle que
possèdent les petits animaux de laboratoire.
Quant aux symptômes et aux lésions de l'intoxication amarile
expérimentale, les résultats obtenus chez l'homme confirment
d'une manière définitive tout ce que nous avons eu occasion de
relever, surtout chez les chiens.
On peut établir aussi que les phénomènes les plus saillants
de la fièvre jaune : \evomito-negro et Ventérorragie., ne sont nulle-
ment dus à l'action du virus spécifique qui existerait dans la
cavité intestinale, mais qu'ils se produisent en vertu des éner-
giques propriétés inflammatoires, dégénératives, hémorragipares
et émétiques du poison spécifique et circulant dans le sang.
Il s'agit donc d'une véritable gastro-entérite hcmatogène.
Les propriétés dégénératives atteignent le maximum de leur
action spécifique sur la cellule hépatique. Après le foie, un autre
organe est atteint précocement dans la fièvre jaune de tous les
animaux supérieurs et surtout de l'homme, c'est le rein.
En efTet, l'albuminurie est un des signes les plus précoces de
l'amarilisme, et la néphrite parenchymateuse, révélée parl'anurie
qui annonce presque infailliblement le terme fatal delà maladie,
indique le début de celte intoxication urémique que nous avons
également reproduite systématiquement, avec de petites doses
de toxine, chez les animaux supérieurs et chez l'homme.
11 est en effet très probable que la cause immédiate de la
(19) SUIl LA FIKVRE JAUNE. 001
mort, dans lu plupart des oas de fièvre jaune, est précisément
rinsunisance rénale, qui favorise la rétention dans le sang des
substances extractives, normalement éliminées avec les urines,
et qui sont, comme on le sait, très nuisibles à l'organisme.
Les quantités d'urée, qui sont de beaucoup supérieures à
celles qu'on rencontre normalement dans le sang (Ogr. 189 0/00
d'après Gréhant ') sont encore un sùjne de cette intoxication.
Comme la symptomatologie de l'intoxication urémique
présente beaucoup d'analogies avec le tableau clinique de la
lièvre jaune (céphalalgie, délire, dyspnée, vomito, stomatite,
diarrhée, etc.), et que, d'autre part, le rein est un des premiers
organes invariablement attaqués par la toxine ictéroïdc, il est
très difficile d'établir, a priori, quels sont, dans la seconde
période de la maladie, les symptômes dus à l'insuffisance rénale
et ceux produits par le poison amarilique.
Il est très probable, cependant, qu'une bonne partie de la
symptomatologie amarile est produite plutôt par l'insuffisance
rénale que par le poison spécifique.
En effet, nous avons vu que chez les petits rongeurs, où
l'insuffisance rénale n'a jamais lieu, la maladie expérimentale se
développe cycliquement comme chez l'homme, mais sans repro-
duire un seul des multiples symptômes cliniques qui accompagnent
la fièvre jaune des animaux supérieurs, où la lésion du rein
constitue un phénomène des plus précoces.
En outre, dans l'histoire clinique qui accompagne l'Observa-
tion Y, nous avons vu que, grâce à l'injection de petites doses de
cultures filtrées, on a pu habituer rapidement l'homme à tolérer
une dose certainement bien plus mortelle que le poison amaril.
Comme nous le verrons plus tard, ce fait ne preut être consi-
déré comme la manifestation immédiate d'un pouvoir antitoxique
de l'organisme, ni comme une accoutumance du système nerveux
pour le poison spécifique; il est donc plus que probable que la
tolérance d'une dose de poison plusieurs fois mortelle, sans
apparition de symptômes généraux imposants, a pu se faire dans
ce cas, grâce à l'intégrité partielle du filtre rénal pendant toute
la durée de l'expérience.
1 . La quantité la plus élevée observée par le môme auteur dans ses expériences
de népiirotomie a été colle de "1 gr. 70 0/00, quantité inlériouro à celle que nous
avons trouvée plusieurs fois, dans nos expériences, chez les animaux supérieurs
et chez l'homme.
092 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll (20)
Quelle que soitenrui l'inlerprélalion qu'on donne au lableau de
Finloxicalion amarile, il reste toujours établi que des doses très
petites de toxines suffisent pour obtenir chez l'homme une
rapide accoutumance, même pour des fortes doses de poison
ictéroïde, doses considérées comme plusieurs fois mortelles.
IV
LES INFECTIONS MIXTES DANS LA FIEVRE JAUNE
Nous avons vu que, dans presque tous les cas de fièvre
jaune, l'invasion de certaines espèces microbiennes est si rapide
et si imposante, même pendant la vie, qu'on doit se demander
comment se comporte le bac. ictéro'ide en présence de ces nouveaux
hôtes, qui se multiplient si librement dans son domaine primitif.
De l'ensemble des observations et des recherches, contenues
dans mes deux mémoires, il résulte qu'on peut établir trois types
bactériologiques différents de la fièvre jaune chez l'homme.
Le premier tt/pe est celui qui se reproduit exactement et
constamment dans nos expériences de laboratoire, surtout chez
les cobayes, les lapins et parfois chez le singe. Le bac. ictéroïde.,
après s'être cantonné dans un viscère, pour y produire, pendant
la période cyclique classique, son poison spécifique, se multi-
plie tout à coup vers la fin de cette période, et envahit tout
l'organisme, seul ou accompagné de quelque autre microbe, et
tue le patient. *
Le second type est représenté par ces cas où le cadavre pré-
sente l'aspect d'une septicémie pure ou d'une infection mixte
générale, avec disparition (?) ou extrême rareté du bacille spéci-
fique, comme si les infections secondaires avaient précédé le
moment oti se produisent sa multiplication et sa diffusion dans
l'organisme.
Cette conception serait en eiïet d'accord avec les résultats
bactériologiques du troisième type, dans lequel l'organisme est
presque stérile, et la mort peut être considérée comme étant due
plutôt à l'insuffisance rénale.
(21) SUR LA FlÈVnE JAUNE. 603
Mais l'on doit se demander si rirruption des microbes
étrangers dans le sang et la formation consécutive des subs-
tances toxiques spécifiques, ne pourraient pas suffire à elles
seules pour déterminer la disparition totale ou partielle du bac.
ictéro'idc, en atténuant son pouvoir végétatif ou en le tuant direc-
tement.
Nous avons en effet vu plus d'une fois que le bac. ictéroide, à
peine isolé, surtout s'il se trouve en petit nombre et mêlé à
d'autres espèces microbiennes, éprouve d'abord de grandes
difficultés pour se développer dans le bouillon peplonisé
simple.
Il était donc intéresssant d'étudier les rapports réciproques
entre ce bacille et les microbes des infections secondaires chez
l'homme et chez les animaux supérieurs : colibacille., streptocoque,
staphylocoque doré et proteus vulgaris.
On peut distinguer, convenlionnellement, deux formes d'an-
tagonisme entre les diverses espèces microbiennes : un antago-
nisme vital, qui se révèle quand une espèce ne peut vivre ou
prospérer là où vit et prospère une antre, et un antagonisme
chimique, qui se manifeste quand une espèce ne peut vivre ou
prospérer là où a vécu et prospéré une autre-.
Ces deux formes de manifestations de l'antagonisme micro-
bien ne sont pas dues à une même cause, car un germe qui ne
peut ni vivre ni prospérer là où vivent d'autres microbes, peut
très bien prospérer dans leurs cultures stérilisées
Nous allons voir que les expériences in vitro rendent néces-
saire une pareille distinction.
Pour étudier Y antagonisme chimique, j'ai procédé de la
manière suivante : après avoir fait développer pendant trois jours
àl'étuve, sur de la gélose solidifiée obliquement, les cultures des
microbes à expérimenter, j'ai liquéfié de nouveau le milieu
nutritif, en le stérilisant en même temps, et en le resolidifîant
ensuite. J'ai ensuite cultivé les diverses espèces sur ces nou-
veaux milieux en faisant une série complète de combinai-
sons.
Le résultat d'ensemble de ces recherches est résumé sommai-
1. Voir : De Giaxa. Uobei- das Vcrlialten, etc. [Zeilschr. fûr Hygiène, d89â, VI,
p. 207 et suiv.)
694 ANNALES DE L'LNSTITUT PASTEUR. (22)
remenl dans le tableau suivant. Le nombre des -f indique Tin-
tensilé des cultures développées.
COLTl'RES SORCÉIOSE, STÉRILISÉES
Il ENSUITE RESOLlDIflÉES, DES
mCRÛliES SOIVANTS :
RÉSULTATS DES ENSEMK.Ni^liMENTS PRATIQUÉS AVEC :
STM'HïlOCO()IIE DORÉ
BAC. ICTÉROIDE
COII-BACILIE
PROTETS VlTdi.RIS
Staphylocoque doré.
+ +
+
Bac. ictéroïde. . . .
+ + +
+
4-
+ +
Colibacille
+ +
+
+ -t-
Proteus vulgaris. . . .
traces
+ +
On voit que les produits solublesdu bacille ictéroïde sont ceux
qui empêchent le moins le développement de tous les autres
microbes, tandis que ceux dapjvteus vulgaris semblent être les
plus toxiques et les plus nuisibles. Ce dernier et le staphylocoque
doré se développent en effet très bien là où se sont développés
tous les autres et, surtout, là oh s'est développé le bac. ictéroïde.
Celui-ci, au contraire, est incapable de vivre là oii existent des
produits solubles des staphylocoques, des colibacilles et des proteus.
Il s'ensuit de tout cela qu'en face des différents microbes que
nous avons examinés, le bac. ictéroïde se trouve toujours dans des
conditions biologiques de résistance absolument inférieures.
11 est donc possible qu'une des causes qui rendent difficile à
isoler le microbe spécifique des cadavres d'individus morts de
fièvre jaune, soit précisément l'énergique action bactéricide des
produits toxiques élaborés dans l'organisme lui-même par les
autres microbes, agents d'infections secondaires.
Comme beaucoup de malades de fièvre jaune succombent
réellement tout d'un coup par septicémie à streptocoques, à coliba-
cilles, etc., la multiplication rapide de ces microbes doit inonder
l'organisme d'une quantité de produits toxiques, suffisante pour
tuer ou atténuer les quelques microbes spécifiques situés dans
quelque viscère, et qui ne sont pas encore parvenus à leur
période de multiplication active.
Quant à l'autre forme d'antagonisme, Vantagonisnie vital, il
est facile de le mettre en évidence, soit en cultivant en même
temps deux ou plusieurs espèces microbiennes dans un même
milieu nutritif, soit en les ensemençant en croix sur une plaque
de gélose déjà solidifiée,
(23) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 69o
La première méthode n'est facile à appliquer qu'entre
deux microbes morphologiquement très dilîérents l'un de
l'autre, comme par exemple, entre le streptocoque et le bac.
ictéroide.
En ce qui regarde la manière de se comporter de ces deux
microbes, mes recherches in vitro ont donné les résultats sui-
vants : 1° sur les tubes de gélose stérilisés et resolidifiés, après y
avoir cultivé pendant sept jours le bac. ictéroide, le streptocoque se
développe bien plus rapidement et plus abondamment que sur
des tubes neufs de gélose ensemencés pour contrôle; 2° en cul-
tivant ensemble, dans un même tube de bouillon lactose, le bac.
ictéroide et le streptocoque, ce dernier s'y développe en plus
grande abondance et forme des chaînes extraordinairement plus
longues que celles qu'on observe dans les tubes de bouillon
lactosé, ensemencés pour contrôle, comme ci-dessus; 3^ en
ensemençant le bac. ictéroide dans de vieilles cultures de strepto-
coque (4, 6, 13 jours), en bouillon lactosé non stérilisé, et dans
lequelles les chaînettes sont complètement déposées au fond et
laissent au liquide sa transparence, le bacille ne s'y développe
pas du tout, et n'allère en rien cette transparence ; 4° en ense-
mençant le streptocoque dans de vieilles cultures (de H jours),
non stérilisées, de bouillon lactosé, oii s'est développé le bac.
ictéroide., le streptocoque s'y développe rapidement et abondam-
ment en formant des filaments d'une longueur extraordinaire ;
5° en cultivant ensemble le bac. ictéroide elle streptocoque dans du
bouillon simple peplonisé, oij ce dernier croît bien plus diffici-
lement que dans les bouillons sucrés, le bac. ictéroide s'y déve-
loppe en plus grande abondance, en prenant le dessus sur le
streptocoque.
On en déduit comme conclusion : 1° que lorque les condi-
tions de développement sont égales, le streptocoque prend tou-
jours le dessus sur le bac. ictéroide; 2° que le streptocoque peut
se bien développer là où s'est développé le bac. ictéroide, tandis
que le contraire a lieu pour ce dernier.
Mais un antagonisme vital, plus développé encore que celui
du streptocoque, est celui du staphylocoque doré avec le bac. icté-
roide.
Pour le démontrer d'une manière évidente, il suffit de faire
deux ensemencements en croix, en strie, sur une plaque de
696 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (24)
gélose, avec le fil de plaline trempé successivement dans une
culture en bouillon des deux microbes.
Quelle que soit la manière dont rensemencement a éléeiïec-
tuc, le staphijlocoqiie doré se propage cl envahit systématiquement
la ligne d'ensemencement du bac. ictéroïde, de telle sorte qu'après
24 heures, la plaque de gélose, au lieu de présenter deux stries
perpendiculaires, l'une jaune et Tautrc gris irisé, présente une
croix complètement jaune.
J'ai essayé de faire les ensemencements en croix, en mettant
24 heures entre l'un et l'autre, ou en faisant les ensemencements
dans un ordre inverse, mais j'ai toujours obtenu les mêmes
résultats: lorsque le staphylocoque doré arrive à s'unir avec une
culture de b. ictéroïde, il l'envahit totalement et la supprime
presque sous son développement luxuriant; cette dernière espèce
au contraire, à mesure que sa lig-ne de prolifération s'approche
de celle du staphylocoque, présente un développement de plus en
plus limilé et chélif.
11 existe donc entre le b. ictéroïde et le staphylocoque doré un
antagonisme vital très prononcé, à l'avantage complet du
second.
Après le staphylocoque et le streptocoque, j'ai voulu voir com-
ment le colibacille se comporte vis-à-vis du b. ictéroïde.
11 est superflu de rappeler que le colibacille ne présente aucun
antagonisme avec le staphylocoque doré : les deux espèces peuvent
se développer parallèlement, pêle-mêle et indépendamment,
aussi bien dans les cultures en bouillon que dans les ensemen-
cements faits en croix à la surface des plaques de gélose.
Mais entre le b. ictéroïde et le colibacille se révèle un antago-
nisme manifeste, quoique moindre que celui déjà signalé entre
le staphylocoque et le b. ictéroïde.
Pîn effet, en ensemençant en croix sur les plaques de gélose
le b. ictéroïde et le colibacille, on oblienttoujours troishra.s occupés
par le dernier et un seul bras occupé par le premier.
On reconnaît parfaitement, même sans recourir aux trans-
ports dans le bouillon lactosé (lesquels décident toujours rapi-
dement un doute quelconque), les bras occupés par le colibacille,
parce qu'ils sont plus larges, plus découpés et plus abondants
que ceux occupés par le h. ictéroïde.
Tout cela explique suffisamment les résultats négatifs de la
(25) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 697
recherche du 6. icté roule sur le cadavre, mais ne nous dît pas
pourquoi les invasions secondaires sont si constantes dans la
fièvre jaune. C'est un point sur lequel mes essais n'ont donné
aucune lumière.
Nous avons vu pourtant que, avec le cobaye et le lapin, quelle
que soit la durée de la maladie, le bac. icU'roidc se rencontre à
l'état de pureté absolue dans le cadavre. Chez le chien, la chèvre
et le singe, au contraire, on trouve fréquemment le bacille
spécifique mêlé au streptocoque^ au colibacille ou au staphylocoque.
Enfin, dans une de mes expériences sur l'homme, l'injection du
poison amaril a été capable de déterminer la présence du coli-
bacille dans les reins. Or, la seule distinction fondamentale
entre les lésions analomiques dans ces divers cas est la lésion
hépatique.
En effet, dans la cellule hépatique de la chèvre, du chien, du
singe et de l'homme, le poison amaril détermine une profonde
lésion dégénérative, tandis qu'il n'exerce presque pas d'action
hépatique chez les petits rongeurs. C'est peut-être pourquoi, chez
les premiers, l'infection secondaire spontanée est fréquente, et, à
cause de cela, le cours de la maladie est subordonné à d'autres
facteurs, tandis que chez les seconds, l'infection secondaire ne
se fait point, et la maladie y accomplit régulièrement son cycle
évolutif". La lésion spécifique de la cellule hépatique serait alors la
cause principale des invasions microbiennes secondaires cons-
tantes, dans une maladie caractérisée par les profonds processus
dégénératifs du principal organe de la défense, principalement
contre les invasions des microbes intestinaux.
LA FIKVRE JAUNIÎ A BORD DES NAVIRES
La propagation maritime de la fièvre jaune est désormais un
fait solidement établi.
La manière dont cette maladie se comporte à bord des
navires diffère de celle du choléra, en ce que ce dernier, uue
fois introduit à bord, éclate en frappant rapidement tous ceux
qu'il doit, dirait-on, frapper. Mais, cela fait, les vibrions cholé-
698 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (20)
riques semblent ne pas rencontrer, dans les conditions ordi-
naires du milieu nautique, un terrain bien favorable à leur
existence, et si de bonnes mesures de désinfection interviennent,
la maladie s'éteint.
La fièvre jaune, au contraire, une fois installée à bord d'un
navire, s'y maintient longuement, surtout dans la cale, les
magasins, les marcbandises, dans tout endroit fermé et étroit.
C'est, en effet, une notion courante que les navires vieux et usés
sont les plus faciles à infecter, et les plus impropres au service
des pays oii la fièvre jaune est endémique. Les auteurs qui
s'occupent d'hygiène navale considèrent comme type de
bâtiment à fièvre jaune les navires insuffisamment aérés, munis
d'ouvertures trop étroites, oii stagne en haut de l'air vicié, au
fond de l'humidité fétide.
Humidité, chaleur, obscurité et manque d'aération semblent
donc les coefficients les plus propres pour la conservation du
bac. ictéroïde. Mais ils n'ont rien de spécial pour ce microbe, et il
faut chercher ailleurs.
Un fait, que j'ai souvent observé, m'a mis sur la voie d'une
explication. J'ai vu, à diverses reprises, que delà gélatine, même
largement ensemencée avec du bac. ictéroïde^ restait stérile,
alors que des géloses, ensemencées simultanément, se peu-
plaient. Mais si une moisissure y pénétrait avec le temps, et y
développait son mycélium, autour de celui-ci apparaissait im-
médiatement, dans la gélatine, une couronne de petites colo-
nies punctiformes, appartenant au bac. ictéro'ide.
A mesure que la moisissure croît, ces colonies deviennent de
plus en plus nombreuses, et la zone qu'elles occupent s'étend
rapidement autour du buisson formé par la moisissure.
Après quelques jours, les plaques présentent un aspect extrê-
mement curieux. Autour de chaque moisissure les colonies du
bac. ictéroïde constituent une espèce de constellation, d'autant
plus nombreuses qu'elles se trouvent plus près du siège occupé
par la moisissure.
Ce rayon d'influence de la moisissure est plus ou moins
étendu, suivant sa nature et l'espace qu'elle occupe, mais il est
toujours parfaitement régulier.
Cette propriété favorisante des moisissures pour le baciilc
ictéroïde peut aussi être démontrée expérimentalement, en
(â7) sua LA FfÈVaE JAUNE. 099
ensemençant direclemenlles spores d'une moisissure quelconque
au milieu d'une plaque de gélatine, ensemencée précédemment
avec des microbes ictéroïdes, mais restée depuis longtemps
tout à fait stérile. J'ai vérifié le fait avec six espèces que j'ai
accidentellement isolées au laboratoire, et qui se sont montrées,
bien qu'à un degré différent, également capables de favoriser la
reviviscence et la multiplication des microbes ictéroïdes.
Cet étrange phénomène de parasilisme est peut-être la cause
principale de l'acclimatation facile de la fièvre jaune à bord des
navires. La légendaire chaleur humide et le manque de ventila-
tion seraient alors des conditions direclemenl favorables au déve-
loppement des moisissures, indirectement favorables à la vitalité
des bacilles ictéroïdes.
Ce phénomène de commensalisme, analogue à celui que
M. Metchnikoff a. déjà signalé depuis long temps pour le vibrion
cholérique, explique aussi beaucoup d'autres observations pra-
tiques bien connues, que nous fournit l'histoire épidémiologique
de la fièvre jaune, et sur lesquelles je crois inutile de m'étendre
davantage.
VI
RÉSISTANCE DU BACILLE ICTÉROIDE AUX AGENTS PHYSICO-CHIMIQUES
NATURELS
Dans le but de compléter nos connaissances sur la biologie
d'un microbe contre lequel on devra désormais établir, sur des
bases scientifiques, une défense active dans toutes les localités
infestées par la fièvre jaune, j'ai cru utile d'y ajouter quelques
recherches relatives à sa résistance à la chaleur, à la dessiccation,
à la lumière et à l'eau de mer. Une grande partie de ces re-
cherchesa été exécutée par monexcellentpréparateur M. H. Puppo,
avec toute l'habileté qui le distingue.
A). W'-sislance du bacille ictiWide à la chaleur humide. — La
méthode suivie est celle qui est employée dans tous les labora-
toires; elle consiste à chauffer au bain-marie depetils tubes de
700 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (-28)
verre mince contenant des bouillons-cultures du bacille icléroïde.
Les résultats obtenus sont résumés dans le tableau suivant :
UURhE Db L'ACIIOIN
IIK I.A CHALEUR
RftSULTATS DES CIJLTUKKS FAITES APRIvS L'ACTION
DES TEMI'l-:UATimi;s SUIVANTKS :
55°
60»
05»
70"
0 (contrôle)
+
+
+
+
i minute
+
+
+
3 minutes
+
+
5 —
+
+
8 —
+
+
10 —
+
+
45 —
+
+
20 —
+
23 —
+
Ceci démontre que l'agent spécifique de la fièvre jaune, comme
ceux de la diphtérie, de la morve, du typhus, du choléra, etc.,
résiste peu à l'action de la chaleur humide. En efl'et, la tempé-
rature relativement peu élevée de 60" le tue en quelques instants,
et celle de 65" le tue immédiatement.
B) . Résislance du bacille iclêroule à la chaleur sèche. — Cette
série de recherches a été exécutée avec des fils de soie trempés
dans des bouillons-cultures, puis desséchés dans l'étuve à 37"',
et enfin soumis à la chaleur sèche dans une stérilisatrice ordi-
naire à l'air chaud.
L'extraction de chaque fil de soie de l'étuve, à mesure que la
chaleur augmentait lentement de 5 en 5 degrés,, était elTectuée de
manière à ne pas arrêter ni abaisser sensiblement la tempéra-
ture de l'appareil.
Les résultats des ensemencements, confirmés à plusieurs
reprises, ont démontré que le bacille iclêroule, exposé à la chaleur
sèche, meurt seulement entre 120° et 125" C. Il faut 1 heure et
10 minutes pour le tuer à la température de 100".
C) . Résislance du bacille iclêroule à la dcssiccalion. — Ces
recherches présentent un grand intérêt épidémiologique, dont
11 est superflu d'indiquer la cause.
Dans les pays à fièvre jaune, on cite souvent des cas de con-
tagion survenus chez des individus qui étaient venus vivre dans
Annales de l'Institut Pasteur.
Pl. XX.
Fig. 3
L
:.«AEELLI DEL.
Tip. Ut "Il SuS-Ameiîauia" lIonteYideo.
T '
(29) SUR LA FIÈVRE JAUNE. VOl
un milieu oii, plusieurs mois auparavant, avait succombé un
malade de typhus ictéroïde.
Ces expériences ont été pratiquées, d'ordinaire, avec des
fils de soie exposés, dans une boîle de Pétri stérilisée, à la tem-
pérature de l'étuve et à celle de l'air ambiant.
Les ensemencements avec des fils exposés à la dessiccation, à
la température de 37°, 5, commencèrent à se montrer stériles
après 37-35 jours.
Après 40 jours, 8 fils sur 20 devinrent stériles. Après 50 jours,
tous les fils étaient complètement stériles.
Les ensemencements avec des fils desséchés dans l'étuve
à 37° pendant 24 heures, et exposés ensuite à la tempé-
rature variable extérieure, sont toujours restés positifs,
même après 164 jours (du 23 octobre 1896 jusqu'aujourd'hui
12 mars 1897).
Ceci nous autorise à croire que la dessiccation spontanée à la
température d'ordinaire laisse au bacille ictéroïde une vitalité
extrêmement considérable.
D). Résistance du bacille ictéroïde à l'action de la lumière solaire
directe. — L'action de la lumière solaire directe sur le bacille
ictéroïde, cultivé sui' des milieux solides et liquides, adonné des
résultats toujours inconstants, bien que, dans tous les cas, il y
ait eu une stérilisation plus ou moins rapide des cultures. L'in-
constance des résultats tient à l'inconstance inévitable des con-
ditions de l'expérience. Je puis pourtant dire qu'en opérant sur
des fils de soie desséchés au préalable à 37**, et exposés
ensuite au soleil, la mort survient en été en un peu plus de
7 heures, la température oscillant au voisinage de 28°.
E.) — Résistance du bacille ictéroïde dans de Veau de mer. • —
Quand on prend pour cette étude de l'eau de mer naturelle,
avec sa population de microbes variés, les conditions de l'expé-
rience sont si mal précisées, et les conclusions à en tirer
deviennent si incertaines, que j'ai préféré essayer comment se
comporte le bacille ictéroïde dans l'eau de mer stérilisée à la
chaleur, ou filtrée avec la bougie Chamberland, en la considérant
ainsi seulement au point de vue nutritif.
Les eaux étudiées furent : celle du Rio de la Plata, prise dans
le port de Montevidéo, et celle de la mer, prise dans le port
de Rio-Janeiro. La différence de composition chimique est,
702
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
(30)
comme on le comprend, considérable entre les deux eaux.
L'eau du Rio de la Plala, près de Montevidéo, est un
mélange d'eau douce et d'eau salée. En effet, tandis que l'eau de
mer pure à Rio-Janeiro contenait 29, 25 0/00 de NaCI, celle du
Rio de la Plata, à l'époque oii commencèrent mes expériences,
n'en contenait que 5, 67 0/00.
L'eau du port de Montevidéo n'est guère riche en microbes,
bien qu'elle reçoive les eaux de rebut de toute la ville : elle n'en
contient qu'un minimum de 200 et un maximum de 720 par c. c.
Dans cette eau du Rio de la Plata, stérilisée, le bacille icléro'ide
vivait encore au bout de 90 jours, quand j'ai dû interrompre ma
recherche.
Dans cette même eau, filtrée et répartie en trois matras,
j'obtins le résultat suivant : Le matras n" 1 devint stérile au bout
de 37 jours, le n° 2 au bout de 78 jours, le n° 3 au bout do
71 jours.
Dans l'eau du port de Rio, filtrée ou non filtrée, le bacille
ictéro'ide peut vivre longtemps : je l'ai constamment trouvé
jusqu'au SO** jour.
Celte remarquable vitalité du bacille ictéroïde dans l'eau de
mer, en considérant celle-ci, bien entendu, comme un milieu
absolument passif, doit être prise en sérieuse considération dans
toutes les questions d'hygiène publique où doit entrer, à un
titre quelconque, l'eau de mer.
VU
RÉSUMÉ GÉNÉRAL SUR LR PROCESSUS MORBIDE ET SUR l'ÉPIDÉMIOLOGIE DE
LA FIÈVRE JAUNE
Les résultats de ce second mémoire complètent et confirment,
d'une manière définitive, tout ce que nous avons exposé dans le
premier, à propos de l'étiologie et de la pathogénie de la fièvre
jaune.
La valeur de ces résultats est basée principalement sur ce
que, en inoculant à difl'érenls animaux les produits toxiques
du bacille ictéroïde, on obtient les mêmes symptômes et les mômes
(31) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 703
lésions anatomiques que nous avons décrites précédemment,
comme dus aux microbes vivants.
Cela démontre une fois de plus que le tableau de la maladie,
aussi bien chez l'homme que chez les animaux, est dû à un pro-
cessus éminemment toxique, provoqué par la substance active
fabriquée par le bacille ictéroïde et à laquelle nous avons donné le
nom générique de poison amaril.
Le poison amaril a une action peu marquée et peu caracté-
ristique chez les animaux qui, en face du virus vivant, se mon-
trent aussi doués d'une réaction peu spécifique : tels sont les
petits rongeurs.
Mais, lorsqu'on l'inocule dans l'organisme de l'animal réactif
par excellence, le chien, on y provoque tous les symptômes et
toutes les lésions anatomiques que nous avons déjà signalés
après l'emploi du virus, et qui se retrouvent dans l'infection
humaine.
L'intoxication amarile du chien reproduit non seulement la
symptomatologie et les lésions spécifiques de la fièvre jaune,
mais détermine l'insuffisance rénale et favorise l'apparition des
infections secondaires caractéristiques, de la part d'espèces
microbiennes bien connues (streptocoque, staphylocoque, colibacille),
en complétant ainsi, avec les résultats chimiques et bactériolo-
giques, la reproduction exacte de tout ce que nous avons signalé
dans la fièvre jaune chez l'homme *.
L'étude de l'intoxication amarile chez la chèvre a mis en évi-
dence, d'une façon vraiment surprenante, l'énergique pouvoir
hémolytique du poison ictéroïde, en nous donnant enfin une
explication plausible de ces suffusions bleuâtres, ardoisées ou
rouges brunes, qu'on constate si fréquemment dans le tissu
cellulaire sous-cutané des malades et des cadavres de fièvre
jaune.
Il est très probable, surtout dans le cas oii l'on ne parvient
i. Quelques expériences, faites pendant la rédaction de ce mémoire, m'ont
révélé une méthode aussi simple que sûre, pour déterminer chez les chiens une
rnpide et intense dégénérescence graisseuse du foie. Celte méthode consiste à
injecter, à travers les parois abdominales, directement dans le tissu hépatique,
una portion de culture sur gélose, diluée dans quelques c. c. de bouillon. En
tuant l'animal au bout de 3-4 jours, on trouve la plus grande partie du foie
atteinte de stéatose semblable à, celle du phosphore. Les préparations microsco-
piques, à frais, traitées ou non avec de l'acide osmique, montrent un véritable
mélange de grosses gouttes de graisse et de cellules hépatiques complètement
dégénérées.
704 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (32)
pas à obtenir la réaction des pigments biliaires dans le sang et
l'urine, quelapigmentationjaune pailiecaractéristique delapeau,
qui apparaît après la disparition de ces suffusions et, fort souvent,
plusieurs heures après la mort, est simplement due à un pro-
cessus ultérieur d'oxydation de la substance colorante du sang
restée pour imprégner les tissus. Il s'agirait, dans ces cas, d'un
ictère kémafique, ou plutôt hémoglobinique, comme celui qu'on
observe très communément dans les cas de destruction globu-
laire exagérée, accompagnée d'insuffisance hépatique (empoi-
sonnement par l'oxyde de carbone, par l'hydrogène arsénié,
par l'acélylphénylhydrazine, etc.)
La néphrite et l'intoxication urémique consécutives dans
l'intoxication ictéroïde delà chèvre, ne font que confirmer l'action
spécifique de ce poison sur le parenchyme rénal, qui est, après
le parenchyme hépatique, celui qui se trouve toujours le plus
gravement atteint.
L'extrême sensibilité de Yâne pour la toxine spécifique
nous a permis d'assister à la manifestation de trois phéno-
mènes importants : d'eux d'entre eux, l'hématurie et les
infections secondaires, sont assez connus et fréquents, mais
l'autre; la mastorrhagie, n'avait encore été décrit par aucun
auteur, et il représente indubitablement la plus haute manifes-
tation des propriétés hémorragipares de l'amarilisme.
Quant aux expériences sur les chevaux, on peut dire que, pour
le moment, elles n'ont servi qu'à démontrer Vextrôme sensibilité
de ces animaux envers la toxine ictéroïde, surtout lorsqu'elle est
inoculée par voie sous-cutanée.
Mais ce qui doit principalement fixer notre attention et qui
certainement représente la partie la plus intéressante de toutes
ces recherches sur le poison amaril, c'est son expérimentation
sur l'organisme humain.
L'injection des cultures filtrées, à dose relativement faible,
reproduit chez l'homme la fièvre jaune typique, accompagnée de
tout son imposant cortège anatomique et symptomatique.
La fièvre, les congestions, les hémorragies, le vomilo, la
stéatose dufoie, le céphalalgie, la rachialgie, la néphrite, l'anurie,
l'urémie, l'ictère, le délire, le coUapsus, enfin tout cet ensemble
d'éléments symptomatiques et anatomiques, a pu être réalisé
grâce à la puissante action de la toxine des cultures.
(33) SUR LA FIÈVRE JAUNE 705
Ce fait donne des bases toutes nouvelles à la conception
étiologique et pathogéniqiie delà fièvre jaune, et le fait rentrer
dans le cadre où, depuis longtemps, j'ai placé un autre grand
processus morbide qui, avant mes recherches, avait toujours été
mal compris : la fièvre typhoïde.
Tous les phénomènes symptomatiques, toutes les altérations
fonctionnelles, toutes les lésions anatomiques de la fièvre
jaune, ne sont que la conséquence d'une action éminemment
sléatogène, émétique et hémolytique des substances toxiques, fabri-
quées par le bac. icléroïde.
C'est peut-être par ses symptômes généraux, par ses mani-
festations alaxo-adynamiques caractéristiques, par sa tendance
aux hémorragies, par rictère, etc., que la fièvre jaune a été aussi
comparée à l'empoisonnement par le venin de certains serpents.
On ne peut donc plus considérer, comme on l'a fait jusqu'ici,
les organes digestifs comme le siège central et la porte d'en-
trée du bacille spécifique. Mais alors, il devient difficile de savoir
comment ce bacille peut envahir l'organisme.
Dans les pays à fièvre jaune, on n'a pas encore recueilli de
documents assez démonstratifs pour établir la transmission
hydrique.
Au contraire, il existe une série imposante de faits qui
déposeraient décidément en faveur de la transmission atmo-
sphérique.
Le seul exemple toujours cité par les auteurs, l'atténuation
de la fièvre jaune à Vera Cruz depuis que la ville a été pourvue
d'une bonne eau potable, ne peut avoir qu'une valeur tout à
fait relative, comme toutes les affirmations de ce genre.
La tendance à attribuer l'amélioration sanitaire vérifiée dans
une ville à la réalisation d'une seule mesure hygiénique est
trop exclusive, car il s'agit presque toujours d'un ensemble
d'autres améliorations hygiéniques, qui forcément ont dû la
précéder ou l'accompagner.
D'ailleurs, la remarquable résistance vis-à-vis de la
dessiccation dans l'air et du séjour dans l'eau, possédée par le
bacille ictéroïde, nous autorise à admettre la diffusion du virus
amaril aussi bien par l'air que par l'eau.
En outre, l'expérimentation chez les animaux démontre la
possibilité de la contagion par les voies respiratoires.
706 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUll. (34)
Au point de vue du mécanisme de la contagion par la voie
hydrique, c'est un fait désormais hors de doute que l'épitiiélium
des voies digestives, lorsqu'il est intact, ne laisse en général
passer aucune espèce de germes pathogènes.
Mais il faut se rappeler que dans les pays à fièvre jaune, les
plus légers troubles des fonctions digestives (abus de boissons
alcooliques et glacées, indigestions, abus de fruits, etc.,) surtout
chez les nouveaux arrivés, constituent, comme les causes dé-
pressives en général, tout autant de « recettes » pour déterminer
immédiatement l'entrée en scène de la terrible maladie.
En outre, il ne faut pas oublier que les nouveaux arrivés
dans les pays tropicaux sont sujets à un léger processus catar-
rhal des voies biliaires, lequel, lié à l'inévitable surmenage du
foie qui l'accompagne, pourrait aussi faciliter au bac. icléroïde,
arrivé, n'importe comment, à l'intestin, son développement
dans un point quelconque de l'organe hépatique. A présent que
nous connaissons bien les effets formidables de la toxine, nous
pouvons comprendre facilement comment son producteur doit
trouver, sans trop de peine, le moyen de résister et de se pro-
pager dans n'importe quel organe, où il réussit à pénétrer, avec
ou sans autres causes adjuvantes.
Rien de plus facile, en effet, que la pénétration du bac. icté-
roïde jusqu'à l'intestin, du moment qu'il fait déjà partie de la
flore microbienne des localités à fièvre jaune.
L'extrême tendance aux lésions de l'organe hépatique repré-
senterait donc, dans les pays chauds, non seulement une des
conditions les plus facilement prédisposantes à l'amarilisme,
mais, une fois celui-ci établi, serait la cause principale de ces
infections secondaires qui donnent une physionomie, parfois si
étrangement confuse, aux résultats bactériologiques de la fièvre
jaune, et qui contribuent certainement d'une manière considé-
rable à augmenter la mortalité épouvantable de cette maladie.
Mais il existe un autre phénomène biologique curieux, qui
acquiert une valeur immense dans l'épidémiologie de la fièvre
jaune. Il s'agit de cette étrange symbiose que nous avons
signalée entre le bac. icléroïde et les moisissures.
Ces dernières se sont révélées comme les protectrices natu-
relles de l'agent spécifique de la fièvre jaune, car c'est seule-
ment grâce à leur intervention que ce dernier peut trouver la
(35) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 707
force de vivre et de se multiplier, là où l'impropriété du milieu
nutritif ou l'action défavorable de températures dysgénésiques
lui rendraient l'existence tout à fait impossible.
L'intervention de ce facteur, si insignifiant en apparence,
constitue peut-être la cause principale de l'acclimatation de la
fièvre jaune dans certaines localités.
Nous savons, en effet, qu'une des conditions considérées
comme indispensables au développement de la fièvre jaune,
c'est-à-dire l'humidité, représente, conjointement avec la cha-
leur, l'élément le plus propice au développement des moisis-
sures. C'est surtout au manque de ventilation et à l'état hygro-
métrique excessif de l'atmosphère qu'on attribue l'insalubrité
de Rio-Janeiro.
Pendant la grande épidémie de fièvre jaune de 1872 à Monte-
vidéo, les personnes attaquées avec une préférence inexplicable
étaient celles qui habitaient les maisons orientées vers le nord
de la ville.
Or, aussi bien les maisons que le côté des rues orienté vers
le nord se distinguent effectivement à Montevidéo par leur
humidité vraiment exceptionnelle.
Il est donc probable que le facteur humidité, soit à bord des
navires, soit sur les côtes et à l'intérieur des pays, représente
le coefficient principal d'un phénomène biologique, plutôt que
cette influence météorologique banale, dont le rôle se trouve
toujours identique dans l'éliologie de presque toutes les mala-
dies épidémiques.
D'un autre côté, la remarquable résistance présentée par le
bac. icléroïde contre le facteur principal de la désinfection natu-
relle, c'est-à-dire la dessiccation, et sa grande longévité dans
l'eau de mer, expliquent suffisamment l'acclimatation facile du
typhus ictéroïde et sa persistance opiniâtre dans les localités
maritimes infectées par la présence de son agent spécifique.
708
ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR.
EXPLICATION LES PLANCHES
(36)
PLANCHE XVIII bis
ALTÉRATIONS DliGÉNÉRATI VES DU FOIE ET DES REINS, DANS l'eMPOISONNEMRXT
ICTÉROIDE ET DANS L'emPOISONNEMENT PHOSPHORIQUE
FiG. 4. — Foie de la chèvre no 2, morte en 18 jours, après l'injection
de 37 c. c. de toxine ictéroïde : 750 diamètres (Zciss Oc. c. G. Obj. a.
2. 0 mm). Fixation dans le liquide de Flemming et coloration avec la
safranine-acide picrique.
FiG. 2. — Rein de la même chèvre (même grossissement et même pré-
paration).
FiG. 3. — Rein de chien mort en 2 jours par empoisonnement phospho-
rique (même grossissement et même préparation).
FiG. 4. — Foie du même chien {idem).
FiG. 5. — Suc hépatique d'un malade de fièvre jaune expérimentale traité
avec la toxine ictéroïde, extrait le 14 novembre, au moyen d'une ponction
exploratrice, et conservé pendant 12 heures dans une préparation avec de
l'acide osmique (même grossissement).
PLANCHE XIX
TRACÉS THERMOGRAPHIQUES DE LA FIÈVRE JAUNE HUMAINE NATURELLE
ET EXPÉRIMENTALE
FxG. 1. — Courbe fébrile d'un premier cas de fièvre jaune expérimentale.
FiG. 2. — Courbe fébrile schématique d'un cas mortel de fièvre jaune
(d'après les Drs F. Fajardo et C. Selid, de Rio-Janeiro).
FiG. 3. — Courbe fébrile d'un second cas.
FiG. 4. — Courbe fébrile d'un cas de fièvre jaune à marche très rapide
(d'après le Dr Naegeli de Rio-Janeiro).
FiG. 5. — Courbe fébrile d'un troisième cas.
PLANCHE XX
FiG. 1. — Streptocoques cultivés dans une vieille culture de bacille icté-
roïde. On observe les streptocoques développés en très longues chaînes,
entourant les formes involutives caractéristiques du bacille ictéroïde.
FiG. 2. — Le même streptocoque cultivé dans une culture pure en
bouillon lactosé.
FiG. 3. — Une plaque de gélatine où se manifeste nettement l'action
protectrice des moisissures sur le développement des colonies ictéroïdes.
Sur la culture de gélatine, où avait été ensemencée depuis plusieurs
semaines, mais sans résultat, une abondante quantité de bacilles ictéroïdes,
quatre moisissures sont tombées de l'atmosphère et, autour d'elles, les
colonies ictéroïdes ont commencé à paraître en grand nombre.
l'IMMOITi ET LA SÉROTHÉMPIE CONTRE LA FIÈVRE JAUNI!
Par le D' J. SANARELLI
Directeur de l'Iastitut d'Hygiène expérimentale à l'Université de Montévidéo.
TROISIÈME M KMO 1 II K
1
LE SÉRUM DES CADAVRES ET DES COiN VALESCENTS DE ElfcVRE JAUNE
L'intérêt de l'étude biologique du sérum de sang dans les
maladies infectieuses réside non seulement dans les relations
qu'il peut présenter avec la doctrine de l'immunité, mais aussi
dans l'aide qu'il est à même de prêter, pour le diagnostic, dans
la pratique médicale.
C'est à cause de cela que j'ai aussi étudié cette question,
mettant toujours à profit l'abondant matériel recueilli au lazaret
de l'île de Florès et à l'hôpital Saint-Sébaslien de Rio Janeiro.
Sérum du cadavre. — La plupart de mes autopsies ayant été
pratiquées immédiatement ou peu de temps après la mort, j'ai
souvent trouvé que le sang du cœur n'était pas encore coagulé,
et pouvait être aspiré en quantité abondante dans les pipettes.
Une fois la coagulation survenue dans celles-ci, il était facile
d'en extraire le sérum, en introduisant la pointe d'une pipette
stérilisée à travers le bouchon de ouate.
Le sérum ainsi obtenu ne présente pas toujours le même
aspect; parfois transparent et clair comme le sérum normal, il
est d'autres fois légèrement rougi par l'hémoglobine dissoute ou
75 i ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (2;
légèrement jaunâtre à cause de la présence dos pigments. J'ai
souvent observé que le sérum jaunâtre prenait une teinte vert
olivâtre, après une exposition d'un jour à la lumière; ce fait
parle indiscutablement en faveur de la présence de la biliver-
dine.
Dans quelques cas enfin, la coagulation survient en bloc
sans séparation du sérum, ou bien elle ne se fait pas du tout, le
sang restant parfaitement et constamment fluide dans l'intérieur
des pipettes.
Le sérum du sang des cadavres produit nettement, dans les
cultures in vitro du bacille ictéroïde, le phénomène de l'aggluti-
nation, mais l'intensité de cette réaction est assez variable.
Inoculé aux animaux, il ne présente aucun pouvoir préventif
envers le bacille spécifique.
Le sérum (transsudé), retiré pur de la cavité du péricarde, a
toujours un pouvoir agglutinant plus faible que celui du sérum
séparé du sang par coagulation; parfois même ce pouvoir
manque complètement.
Sérum des convcdescents . — J'ai pu obtenir une bonne quantité
de sérum, en pratiquant une abondante saignée à un convales-
cent de l'hôpital Saint-Sébastien de Rio Janeiro.
Cet homme, nommé Manuel Sol, Espagnol, de 40 ans, entré
à l'hôpital le 7 juin, bien qu'il fût malade déjà. depuis 4 jours,
était guéri le 9 du même mois, après sept jours de maladie carac-
térisée surtout par d'abondants vomito negro.
Le 20 du même miois, il présentait encore une teinte icté-
rique générale assez marquée. Une saignée de près de ISO c. c.
me permit d'obtenir, après 24 heures, une bonne quantité de
sérum, couleur vert émeraude, limpide et transparent. — Ce
sérum provoqua très lentement l'agglutination, mais ne montra,
chez les animaux, qu'une faible action préventive envers le
bacille ictéroïde.
L'injection simultanée du sérum et du virus n'arrivait pas à
sauver les cobayes de la mort, mais on évitait celle-ci dans la
plupart des cas si l'injection du sérum était pratiquée 24 heures
avant celle du virus, et à la dose minima de 2 c. c.
Dans ce sérum, le bacille ictéroïde a de la peine à se multi-
plier, mais reste vivant longtemps.
Je dirai une fois pour toutes que j'ai expérimenté, sur le bacille
(3) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 755
ictéroïde, du sérum humain obtenu de plusieurs individus nor-
maux ou convalescents de maladies autres que la lièvre jaune, et
que ces sérums n'ont jamais montré chez les animaux, même à
très forte dose, la plus légère action préventive ou curative.
Au point de vue du phénomène de l'agglutination, on doit
cependant signaler les observations suivantes : le sérum anti-
diphtérique préparé dans mon Institut produit très rapidement
l'agglutination du B. ictéroïde ; le sérum antitijphique produit ie
même phénomène, mais partiellement; le sérum anlicolique, de
même que le sérum normal de l'homme et de plusieurs autres
animaux, ne le produisent pas.
II
l'immUiNisaïion des animaux contre la fièvre jaune expérimentale
La fièvre jaune huniaine, une fois la guérison survenue,
laisse le patient, au moins pour quelque temps, bien vacciné
contre une attaque ultérieure; il était donc naturel de supposer
qu'on pourrait aussi obtenir artificiellement l'élat vaccinal chez
les animaux.
Après plusieurs essais, pratiqués suivant les principales
méthodes d'immunisation appliquées jusqu'aujourd'hui, j'ai dû
renoncer aux lapins, à cause de leur excessive sensibilité. — Ces
animaux, en effet, peuvent tolérer pendant longtemps l'injec-
tion de doses relativement élevées de culture filtrée ou stérilisée
à l'élher ou au formol (la température de 100" C. altère les pro-
priétés de la toxine amarile), mais succombent infailliblement
à l'injection consécutive du virus vivant, même à dose très
faible.
Pour des raisons à peu près analogues, j'ai dû aussi abandon-
ner la chèvre et le mouton; en effet, ces animaux sont doués
d'une réceptivité extraordinaire à l'action du virus, et présentent
en outre une sensibilité si exagérée du foie et du rein, que sou-
vent, pendant le traitement, la néphrite survient, accompagnée
d'insuffisance rénale et de dégénérescence graisseuse du foie.
Mes expériences d'immunisation se sont donc bornées aux
cobayes, aux chiens et aux chevaux.
A. — Vaccination des cohaijes. — A l'inverse de ce qui arrive
75(i ANNALES DE L'INSTITUT J'ASTEUIl.
pour plusieurs autres maladies, dans lesquelles le cobaye repré-
sente l'animal de choix pour obtenir une immunisation rapide
et solide, sa vaccination contre la fièvre jaune exige un travail
difficile et minutieux.
La méthode la meilleure, et qui a surtout l'avantage d'éviter
une grande perte d'animaux, consiste à employer d'abord, et
pendant quelques semaines, des petites doses de culture filtrée,
ou bien les exsudats pleural ou péritonéal d'une chèvre morte
par intoxication amarile, et conservés stériles moyennant quel-
ques gouttes d'aldéhyde formique.
Après un mois environ de ce traitement, en prenant soigneu-
sement tous les jours le poids de l'animal, on parvient à obtenir
une certaine accoutumance générale à la toxine amarile, et on
peut par suite, quelques jours après la dernière injection, prati-
quer l'inoculation d'une faible quantité de virus (0,1 c. c.) ; cette
dose, ainsi qu'il résulte de mes recherches précédentes, doit être
considérée comme presque sûrement mortelle.
Celte première inoculation de virus pratiquée, il faut attendre
au moins 20 ou 30 jours, car, dans toute celte période de temps,
l'animal peut mourir d'un jour à l'autre.
Si l'on a cependant le soin de suivre atlenlivemenl les oscil-
lations présentées par le poids du corps de l'animal, qui habi-
tuellement diminue sensiblement dans les premiers jours, on
arrive à être presque sûr de la disparition du danger, lorsqu'on
constate que le poids du corps est revenu à la normale.
Une fois terminés les effets de la première inoculation de
virus, on peuten pratiquerimmédiatemenlune seconde en élevant
un peu la dose (0,5 c. c.)
En agissant ainsi et en surveillant soigneusement la diminu-
tion du poids du corps, on peut toujours apprécier l'opportunité
d'une injection ultérieure, de même que sa dose. De nouvelles
injections de virus doivent être absolument évilées, tant que
l'animal n'a pas repris son poids primitif.
Malgré cela, les vaccinations, même les plus lentes et les
mieux conduites, produisent chez les cobayes une morlalilé
assez élevée.
En réalité, c'est seulement après 6 ou 7 mois qu'on peut
avoir un cobaye bien vacciné contre le bacille de la fièvre jaune.
J'ai actuellement plusieurs cobayes qui ont reçu à plusieurs
(5) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 7.H7
reprises l'injeclion sous-cutanée de 2 c. c. de culture virulente,
dose qui tue infailliblement en 7 ou 8 jours.
On doit cependant observer que, malgré une vaccination
aussi solide contre le virus, les cobayes restent encore assez
sensibles à sa toxine et que, par conséquent, lorsqu'on injecte
en une seule fois la forte dose de 2 c. c, on doit toujours attendre
au moins un. mois avant de la répéter.
A cette vaccination-ci, comme à toutes celles des animaux
contre la fièvre jaune, on peut appliquer, mieux que dans toutes
les autres maladies expérimentales connues jusqu'ici, l'avertisse-
ment suivant : en allant lentement, on gagne du temps.
Si l'on se rappelle qu'une bonne vaccination d'un cobaye
contre le choléra, la fièvre typhoïde, etc., no demande guère
plus de 2 ou 3 mois, on voit de suite la difficulté d'une vaccina-
lion contre la fièvre jaune, qui exige, comme nous l'avons vu, au
moins 6 ou 7 mois d'un travail assidu et délicat.
B. — Vaccination des chiens . — Le chien peut être immunisé,
contre la dose mortelle minima de Bac. ictéroïde, bien plus rapi-
dement que le cobaye.
En effet, il suffit de pratiquer pendant près de deux mois,
à intervalles relativement courts, une série d'injections sous-
cutanées d'abord, intra-veineuses ensuite, de cultures filtrées et
stérilisées simplement avec de l'éther, pour pouvoir procéder à
l'injection du virus.
Celui-ci est toujours représenté par une culture en bouillon
datant de 24 heures; il doit être injecté d'abord dans le tissu
sous-cutané.
Bien que ce procédé, comme je l'ai déjà signalé, provoque
toujours des infiltrations qui peuvent donner lieu à de vastes
collections purulentes, je considère ce traitement comme indis-
pensable avant de passer aux injections intra-veineuses.
Ces injections intra-veineuses peuvent être pratiquées dans
une quelconque des nombreuses veines superficielles du corps ; il
est cependant préférable d'éviter autant que possible les veines
du cou, car elles doivent servir aux saig'uées ultérieures.
Habiluellement, lorsqu'on commence à pratiquer les injec-
tions intra-veineuses, les chiens se montrent extraordinairement
sensibles. Le vomissement surtout survient presque sans excep-
tion, et, après la première injection, les animaux restent abattus
To8 ANNALES DE L'INSlllUl PASTEUIt. (6j
ol fébricilanls pendant plusieurs jours. Peu ù peu cependant,
l'accoutumance à des doses toujours croissantes de culture
virulente s'établit do mieux en mieux, et le chien arrive à tolé-
rer, au bout de 7 à 8 mois, des quantités plusieurs fois mortelles
du virus amaril.
Il faut cependant faire remarquer que, malgré leur tolérance
indiscutable envers le virus, les chiens, même solidement vacci-
nés, ne s'habituent jamais totalement aux doses élevées de
toxine; en elîet, tout de suite après l'injection intra-veineuse,
surtout lorsqu'elle est pratiquée avec une culture en bouillon, le
vomissement survient toujours, et l'animal reste pendant quel-
ques heures très abattu.
Il est donc plus utile, quoique moins commode, de remplacer
les cultures en bouillon par des cultures sur gélose, étendues
d'eau stérilisée.
C. — Vaccination des chevaux. — Si Ton veut utiliser les pro-
priétés préventives et curatives du sérum des animaux vaccinés,
pour la prophylaxie et le traitement de la fièvre jaune humaine,
il est clair qu'il faut s'adresser aux animaux de grande taille.
Le bœuf et le cheval se prosentent alors en première ligne.
Le bœuf a sur le cheval l'avantage de tolérer les injections
sous-cutanées de cultures ictéroïdes sans jamais présenter ces
énormes tuméfactions, accompagnées de long-ues réactions
fébriles et suivies d'ulcérations, qui constituent la règle chez le
cheval, et rendent impossible sa vaccination par voie sous-cuta-
née. Mais, en dehors de la plus grande difficulté technique, le
bœuf présente l'inconvénient de ne pouvoir tolérer, sans de
graves désordres, les injections intra-veineuses de toxine ou de
virus stérilisé.
En général, ces injections intra-veineuses sont mal tolérées,
même par le cheval, et exigent un ensemble de précautions que
suggèrent seules une longue habitude et l'expérience.
Pour vacciner un cheval contre la fièvre jaune, on procède
de la façon suivante :
Après avoir choisi un bon animal, jeune et de race mélisse
(les chevaux créoles doivent être rejetés, étant trop sensibles à
l'action de la toxine), on le soumet d'abord aux injections sous-
cutanées de petites doses ( 5 à 10 c. c.) de culture filtrée.
Ces injections sont habituellement suivies d'élévation de la
(7) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 759
température, qui peut parfois durer plusieurs jours. Une fois
terminée cette première période, qu'on pourrait presque consi-
dérer comme une période préparatoire, on doit abandonner les
injections sous-cutanées, parce qu'en produisant une fièvre
presque continue et des ulcérations qui guérissent difficilement,
elles amènent un amaigrissement remarquable de l'animal.
Les injections intra-veineuses (tlans la jugulaire externe)
doivent être commencées par de petites doses de culture filtrée;
elles sont bien tolérées, en général, et ne provoquent qu'une
légère élévation de température, dont la durée est de quelques
heures.
Si l'on commence à augmenter la dose, ou si l'on remplace
les cultures simplement filtrées par des cultures stérilisées à
l'éther, dont l'activité est plus grande, l'animal est pris d'un
malaise général assez grave pour mettre souvent sa vie en
danger.
Habituellement, tout de suite après chaque injection, le
cheval ressent les efi'ets généraux du poison amaril ; il se tient
à peine debout, est pris d'un tremblement général et est enfin
obligé de se coucher par terre en proie à des accès de dyspnée,
souvent très intenses, et qui peuvent parfois provoquer la mort.
Cette première période de profond malaise finie, Survient la
fièvre; elle ne manque jamais, dure près de 12 heures, H est
accompagnée d'inappétence, de tristesse et de faiblesse générale.
C'est à cause de cela que les injections ne peuvent être
répétées qu'à de longs intervalles et en se guidant chaque fois
sur l'étal de l'animal.
Je dois encore faire une autre observation, très importante au
point de vue de la technique de la vaccination du cheval.
On doit éviter soigneusement de pratiquer l'injection hors
de la veine. On provoque alors des œdèmes tellement étendus
et profonds sur les côtés du cou, que non seulement ils rendent
impossible, pour quelques semaines, toute injection inlra-vei-
neuse ultérieure et amènent un état fébrile très dangereux,
mais finissent par se propager aux parties déclives du thorax, en
envahissant parfois les membres antérieurs, et mettant ainsi lo
cheval dans l'impossibilité de remuer.
Après deux mois de traitement au moyen des cultures fil
trées, on peut employer les cultures simplement stérilisées à
HM) ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (8)
l'élher; c'est seulement S ou G mois après le début du traitement
qu'on peut se hasarder à pratiquer la piomière injection d'une
petite quantité de culture vivante.
Cette première injection détermine une réaction générale,
caractérisée surtout par l'inappétence, l'amaigrissement et la
fièvre qui durent entre 8 et 10 jours.
Cette période de temps finie, on peut répéter l'injection de
virus en emploj'ant peu à peu de 5 à 10 c. c. de cultures en
bouillon, datant de 24 heures.
Comme on peut le voir, dans la vaccination des chevaux
contre la fièvre jaune, nous sommes loin de la technique facile
et des résultats rapides qu'on obtient dans la vaccination anti-
diphtérique.
Pendant la vaccination des chevaux contre la fièvre jaune,
bien d'autres accidents peuvent se produire qui mettent parfois
l'existence en sérieux danger. Le bacille ictéroïde doit, en réa-
lité, être compté parmi les plus difficiles et surtout les plus lents
à produire dans l'organisme l'apparition des principes immu-
nisants.
En effet, sur les cobayes, c'est seulement après un traitement
(le plusieurs mois que ces principes commencent à se montrer
dans les expériences sérothérapiques, ainsi que nous le verrons
plus loin.
III
LA SÉROTHKKAPIK DE LA FIÈVRE JAUNE EXPÉRIMENTALE
Il résulte, de ce que nous venons d'exposer sommairement,
que l'immunisation des animaux contre l'infection produite par
le microbe de la fièvre jaune constitue une tâche non seulement
difficile, mais de longue durée.
Ceci explique qu'il m'ait fallu un traitement de plusieurs
mois pour arriver à retirer des animaux immunisés un sérum
doué de propriétés préventives et curatives.
En réalité, ces propriétés du sérum, même lorsque l'animal,
ayant toléré des doses plusieurs fois mortelles de virus spéci-
fique, doit être considéré comme bien vacciné, ne se montrent
pas très actives dans les expériences sur les animaux.
Il faut pour cela qu'on ait prolongé la vaccination pendant
(9) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 761
longtemps, el que l'animal ait reçu des quantités élevées de cul-
tures virulentes.
Je crois donc superflu de rapporter les résultats obtenus avec
le sérum retiré des animaux insuffisamment vaccinés.
Les animaux hypervaccinés et en état, par conséquent, de
fournir un sérum actif ont été les suivants :
1" Sérum de cobayes vaccinés. — Près de 30 cobayes ont
survécu à un traitement commencé au mois d'août 1896; cha-
cun de ces cobayes avait reçu, à l'époque où ils commencèrent
à fournir un bon sérum préventif et curalif (11 mars 1897), près
de 20 c. c. de culture virulente dans l'espace de 7 mois *.
Le sérum de ces animaux, inoculé sous la peau des cobayes
neufs 24 heures avant ou 24 heures après l'injection d'une dose
de virus qui peut être considérée comme plusieurs fois mor-
telle (1 c. c), suffit à empêcher la mort, qui arrive, comme on
le sait, chez les animaux témoins, dans l'espace de 7 à 8 jours.
Ce résultat peut être obtenu, même en employant le sérum à
la dose de 1 c. c.
Les animaux qui donnèrent les premiers succès sérolhéra-
piques furent 26 cobayes, dont 20 furent traités avec le sérum,
et les 6 restants gardés comme témoins; ces derniers succom-
bèrent tous, comme d'habitude, entre le 6^ et le 12« jour; sur les
20 cobayes traités, 3 succombèrent entre le 10*^ et le 16*^ jour, et
les 17 restants se remirent tout à fait, après un amaigrissement
progressif dont la durée fut de 14 h 15 jours.
2" Sérum des chiens vaccinés. — Je possède actuellement
3 chiens parfaitement vaccinés; le premier est celui sur lequel
j'ai expérimenté pour la première fois, chez les chiens, l'action
pathogénique du microbe spécifique de la fièvre jaune.
En effet, le 12>oût 1896, ce chien, qui pesait 10 kilogr. 200,
fut inoculé par voie intra-veineuse avec 10 c. c. d'une culture
en bouillon datant de 24 heures. Consécutivement à celte injec-
tion, l'animal tomba g-ravement malade avec tous les symptômes
les plus imposants de la fièvre jaune (vomissements, albumi-
nurie, ictère, etc.); ces symptômes persistèrent pendant près
d'un mois, durant lequel l'animal diminua de 3 kilogr. 400;
malgré cela, il se rétablit complètement et fut réservé pour la
4. La dose de virus ordioairement mortelle pour les cobayes comme pour les
lapins est de 0,1 ce.
762 ANNALES DE L'INSTITUT HASTEUU. (10)
vaccination. Le 14 octobre suivant, c'est-à-dire 03 jours après
la première injection de virus et 16 jours après le commence-
ment de la convalescence, je lui pratique une saignée qui me
permet d'obtenir une certaine quantité de sérum lactescent,
doué envers les animaux d'un pouvoir préventif assez
faible.
Je crus donc devoir renforcer la vaccination, en pratiquant
des injections successives intra-veincuses de culture vivante en
bouillon ou sur gélose.
Le 3 mai 1897, ce chien, bien qu'il eût reçu, dans l'espace de
8 mois, près de 300 c. c. de culture virulente, avait cependant
atteint le poids de 15 kilogr. On lui pratique donc une saignée
de près de 250 gr., qui fournit un sérum doué d'un pouvoir
préventif et curatif presque aussi énergique que celui des cobayes
hypervaccinés.
Si on ajoute quelques traces de ce sérum à une culture
fraîche en bouillon de bacille ictéroïde, on provoque en quel-
ques minutes, avec la rapidité d'une réaction chimique, le phé-
nomène de l'agglutination.
Le sérum de ce chien, au commencement (mars 1897), sau-
vait en moyenne 8 cobayes sur 10, même lorsque ceux-ci étaient
inoculés avec des doses plusieurs fois mortelles du virus.
Aujourd'hui (juillet 1897), son activité est notablement
augmentée, l'animal ayant reçu, par injection intra-veineuse ou
péritonéale, autres 100 c. c. de culture en bouillon et 20 cultures
sur gélose.
Le sérum ne paraît pas doué de propriétés antiloxiques,
puisqu'il n'empêche pas l'amaigrissement marqué qu'on observe
les premiers jours après l'injeclion des cultures microbiennes.
On doit plutôt penser qu'il agit comme le sérum des animaux
vaccinés contre le bacille typhique, le vibrion aviaire, etc.,
lequel, comme on le sait, n'agit pas en détruisant la toxine, mais
en provoquant directement la deslruclion du microbe, grâce à
l'intervention énergique des cellules de l'organisme.
Les deux autres chiens qui, aujourd'hui, fournissent aussi
un bon sérum thérapeutique, furent soumis aux vaccinations
le 1*"' septembre 1896; on commença par des injections sous-
cutanées de cultures filtrées, puis de cultures stérilisées à l'aldé-
hyde formique, et enfin de cultures vivantes; sous-cutanées
(11) SUR LA FIÈVRE JAUNE. 763
d'abord, les injections furent faites plus tard par voie intra-
veineuse.
Le premier de ces chiens pesait au commencement 12 kg. 200 ;
le jour où je pratiquai chez lui la première saignée de 200 c. c.
(22 février), il pesait 15 kilog. et avait reçu, en six mois environ
de traitement : par voie sous-culanée, 180 c. c. de cultures filtrées,
100 c. c. de cultures stérilisées à l'aldéhyde formique, et 55 c. c.
de cultures vivantes; par voie intra-veineuse : 360 c. c. de cul-
tures en bouillon et plusieurs cultures sur gélose.
Le sérum de ce chien, inoculé à la dose de 2 c. c, au moins
24 heures avant le virus, avait une action préventive chez les
cobayes; injecté comme moyen curatif, à la dose de 2 ou 3 c. c.
deux jours de suite, il réussissait à sauver près de la moitié des
animaux.
Aujourd'hui (juillet), l'activité de ce sérum est remarquable-
ment augmentée, l'animal ayant reçu périodiquement des ino-
culations de virus vivant, par voie péritonéale ou intra-
veineuse.
Le second chien pesait au début 18 kg. 100; quand il a été
saigné pour la première fois (l<^'^mars 1897), son poids était
de 19 kg. 200. Il avait reçu dans le même espace de temps que
le précédent : par voie sous-cutanée, 460 c. c. de cultures
filtrées, 120 c. c. de cultures stérilisées au formol et 50 c. c. de
cultures vivantes; par voie intra-veineuse 290 c. c. de ces der-
nières.
Le sérum de ce second chien se montra alors assez faible :
son action préventive chez les cobayes était seulement perceptible
à la dose de 5 c. c. injectée deux jours de suite ; son action
curative était presque nulle.
Du l^"" mars au l'^'' juillet, cet animal a reçu successivement,
et en tout, l'injection péritonéale de 29 cultures sur gélose et
de 70 c. c. de culture en bouillon; mais à partir du commence-
ment de ce mois-ci, il a présenté une telle diminution de poids,
que nous avons été forcés de remettre la seconde saignée à une
époque ultérieure.
De ceci on peut déduire que la détermination chez les chiens
d'une forte tolérance au virus amaril est lente et difficile ; et,
d'autre part, que des animaux appartenant à la même espèce
réagissent cependant d'une façon fort diff"érente.
764 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (I2j
L'el'licacil6 préventive et curative de ce sérum fut toujours
essayée chez les cobayes, parce que je ne possîide pas encore un
sérum assez actif pour pouvoir sauver los lapins, lesquels sont
doués d'une sensibilité vraiment exceptionnelle envers le
bacille ictéroïde,
3" Sérum des chevaux vaccinés. — Tout ce que nous avons dit
plus haiit, sur la vaccination des chevaux contre le virus amaril,
n'est que le fruit de nos observations personnelles ; je crois donc
superflu d'insister sur des détails ultérieurs, relatifs à la méthode
à suivre pour conduire à bonne fin une solide vaccination chez
ces animaux.
Le premier cheval soumis au traitement fut un solide
métis, auquel, le 24 juillet 1896, on inocula pour commencer
2 c. c. de culture filtrée, sous la peau.
Le 15 septembre suivant, il avait reçu en tout, par voie
sous-cutanée, 760 c. c. de toxine filtréq; on commença alors de
suite les injections intra-veineuses de cultures stérilisées à
l'éther.
Le 21 novembre, il avait déjà reçu 2,040 c. c, et le 24 du
même mois, on lui pratique la première injection intra-veineuse
de culture vivante.
Chaque injection de 10 à 20 c. c. était suivie d'un accès fébrile
qui disparaissait habituellement après 24 heures.
Le 14 février 1897, après avoir reçu en tout, dans l'espace
de près de 7 mois, 760 c. c. de cultures filtrées, 2 litres et 40 c. c.
de cultures stérilisées et 240 c. c. de cultures vivantes, ce cheval
mourut subitement, bien que son état général fût excellent et
qu'il n'eût jamais été saigné.
Le second cheval, qui fournit actuellement un sérum doué
d'un bon pouvoir préventif chez les cobayes, fut soumis au trai-
tement le 1" octobre 1896.
Le 3 mai 1897, jour où je lui pratique une première saignée
d'un litre, il avait reçu au total, et toujours par voie intra-vei-
neuse : 29 c. c. de cultures filtrées, 2,640 c. c. de cultures stéri-
lisées à l'éther, et 35 c. c. de cultures vivantes.
Le sérum obtenu par cette saignée fut essayé longuement
dans le traitement préventif de l'infection amarile chez les
cobayes; il se montra doué d'un pouvoir assez faible.
Pour sauver un cobaye après injection d'une dose mortelle
(13) SUR LA FIÈVRE JAUNE 765
de virus amaril, il fallait injecter au moins, 24 heures aupara-
vant, 5 c. c. de sérum; cette dose devait être considérée comme
vraiment excessive.
A celte époque, le sérum de ce cheval n'était pas en état,
comme celui des cobayes et des chiens, de guérir la maladie une
fois celle-ci développée.
Il se montrait donc doué d'un pouvoir préventif presque
identique à celui du sérum des convalescents, dont nous avons
parlé plus haut.
Du 3 au 4 mai on continua à pratiquer, tous les 4 ou 5 jours,
des injections de culture en bouillon : on arriva ainsi à inoculer
en une seule fois 35 c. c. de bouillon-culture. Pendant ce temps
l'accoutumance se faisait rapidement, les réactions fébriles
consécutives à chaque injection étaient plus faibles etne duraient
guère plus de 12 heures.
Le 10 mai on lui pratique la première injection intra-
veineuse d'une culture sur gélose ; le 17 du même mois 2 cul-
tures, et le 22 et le 29 du même mois 3 cultures chaque fois.
Ces dernières doses furent cependant reconnues excessives à
cause de la réaction fébrile et du malaise général grave présenté
par l'animal après chaque injection ; on admit donc que la dose
maximum pour chaque injection devait être limitée à 2 cultures
sur gélose et que le nombre d'injections ne devait pas dépasser
cinq par mois.
Le 31 juin, ce cheval avait reçu en tout, dans l'espace de
9 mois, les quantités suivantes du virus :
Injection sous-culanée de culture filtrée, 29 c. c.
— — — stérilisée. 3S0 —
— intra-veineuse de culture stérilisée. 2,640 —
— — — vivante. 345 —
— — — sur gélose. 19 —
Le 1" juillet on lui pratique une seconde saignée de
500 grammes, et le sérum fut essayé immédiatement sur les
cobayes contre la dose mortelle de cultures virulentes.
Ce sérum, injecté 24 heures avant, à la dose de 0,5 c. c,
donnait l'immunité ; à la dose de 2 c. c. il réussissait à sauver
les cobayes déjà malades, même si on l'inoculait 48 heures
après.
766 ANNALES DE L'INSTITUT PASTEUR. (14)
Ces doses sont encore loin de représenter la dernière expres-
sion du pouvoir préventif et curatif du sérum anti-amaril,
surtout si l'on tient compte de celui des autres sérums préventifs
et curalifs, préparés jusqu'à aujourd'hui.
Il résulte cependant de ceci qu'une bonne vaccination des
animaux contre le bacille de la fièvre jaune est bien plus difficile
et demande plus de temps que pour les autres espèces de virus
connus.
Tels sont les résultats fournis jusqu'ici par les expériences
de laboratoire au point de vue du traitement spécifique de la
fièvre jaune.
L'action préventive et curative du sérum du cobaye, du chien
et du cheval, vaccinés contre le bacille ictéroïde, doit être
considérée comme absolument démontrée chez les animaux.
Des expériences analogues, pratiquées avec de fortes doses
du sérum normal de l'homme et d'autres animaux, de même
qu'avec du sérum anLidiphthérique, anlilyphique, anlicholé-
rique et antivenimeux (du D"" Calmette) n'ont donné aucun
résultat au point de vue d'une action spécifique contre le microbe
de la fièvre jaune.
Il est probable que ce même sérum, qui empêche de mourir
un certain nombre d'animaux condamnés à succomber par fièvre
jaune expérimentale, sera efficace dans la lièvre jaune spontanée
de l'homme ; celle-ci oiïre, dans ces dernières années, surtout à
Rio-Janeiro, un pourcentage de mortalité d'environ 43 0/0 et
se trouve par conséquent dans des conditions bien meilleures
pour profiter de l'action curative d'un sérum spécifique.
Ce fait ne pourra être vérifié que lorsque le cheval qui est
actuellement le plus avancé en traitement' sera assez immunisé
pour fournir un sérum encore plus actif, et en quantité suffisante
pour permettre d'entreprendre des expériences de sérothérapie
chez l'homme malade.
Montévidéo, 24 juillet 1897.
1. (Je pourcentai^e de mortalité dans la fièvre jaune est loin d'être constant; il
varie beaucoup suivant les épidémies et suivant les endroits atteints ; on a
signalé, en effet, dos oscillations allant de 13 0/0 à 96 0/0.
2. 11 y a encore dans mon Institut un second cheval et un bœuf, en traitement
depuis quelques mois, mais dont le sérum n'a pas encore été essayé chez les
animaux.
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